Retour sur le Congrès mondial de la nature

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Trois questions à Sébastien Moncorps, directeur du Comité français de l’UICN.

Organisé tous les quatre ans par l’Union internationale pour la conservation de la nature, (UICN), le Congrès mondial de la nature s’et achevé le 10 septembre à Hawaii. Sébastien Moncorps en rapporte les enseignements essentiels.

ANES : Ce congrès mondial était le 5ème auquel vous avez participé. Diriez-vous qu’il y a une forme de lassitude chez les protecteurs de la nature ?

sebastien-moncorps-2016Sébastien Moncorps : Au contraire ! J’y ai constaté une mobilisation extraordinaire, supérieure à tout ce que nous avions connu jusque-là. Avec plus de 10 000 participants inscrits, représentant 192 pays et 1 300 organisations de toutes natures, on peut difficilement parler de démobilisation ! La participation était à la hauteur de l’enjeu, résumé par la thématique du congrès : « La planète à la croisée des chemins ». Ces congrès se déroulent toujours en deux temps : il y a d’abord des journées de forum, sorte de grand colloque mondial qui permet de faire le point sur les nouveautés scientifiques, les avancées des projets de conservation, les retours d’expériences. Ce forum a compté plus de 500 ateliers. C’est au cours du forum, notamment, que la mise à jour de la Liste rouge des espèces menacées a été dévoilée. L’accent a été mis sur les grands singes, et tout particulièrement sur le gorille de Grauer, une des 2 sous-espèces du gorille de l’Est, dont la population a reculé de 70 % en 20 ans, passant de 16 900 à 3 800 individus. Ou encore un animal aussi emblématique que le zèbre des plaines, passé en 14 ans de 660 000 à 500 000 individus. Je voudrais citer aussi un recensement conduit sur les éléphants des savanes, qui montre là encore une chute démographique préoccupante, de 500 000 à 350 000 individus en 7 ans. Heureusement, le statut d’autres espèces comme le Grand panda et l’Antilope du Tibet s’est amélioré grâce aux efforts de protection.

A l’issue du forum, il y a la partie statutaire du congrès, l’assemblée générale, compétente pour adopter le nouveau programme mondial de l’UICN et deux types de motions : d’une part des résolutions, qui engagent la politique de l’UICN au niveau mondial, d’autre part des recommandations, adressées à des tiers qui peuvent être des Etats, ou des organisations internationales, ou l’ONU, etc.

ANES : Quelles motions l’assemblée générale a-t-elle adopté au vu de ces constats ?

Sébastien Moncorps : Je retiens trois grands axes d’actions issus de ce congrès.

– Primo, un renforcement nécessaire des efforts en vue de la protection des espaces naturels et des espèces. Il y a eu des discussions très importantes sur le fléau du commerce illégal des espèces et en particulier sur une recommandation visant à fermer les marchés intérieurs de l’ivoire. La régulation du marché international relève de la CITES, dont la Conférence des parties se tient en ce moment-même en Afrique du Sud. Mais ce que réclame l’UICN, c’est que le commerce de l’ivoire soit interdit à l’intérieur même des Etats. La France l’a déjà fait, mais pour un certain nombre d’Etats c’est un pas très difficile à franchir, comme ont pu l’exprimer le Japon ou la Namibie.

– Deuxième axe : investir dans les solutions fondées sur la nature. En matière de sécurité alimentaire, d’adaptation aux effets du changement climatique, d’approvisionnement en eau, de prévention des catastrophes naturelles, le congrès a réaffirmé de la manière la plus nette, éléments scientifiques et pratiques à l’appui, que des écosystèmes préservés offrent des solutions efficaces et pertinentes à ces défis, tout en protégeant la biodiversité.

– Troisième axe, évidemment très lié aux deux précédents : progresser vers une gestion durable et équitable des ressources naturelles. Là encore, le congrès a réaffirmé de la manière la plus nette l’impératif de limiter les impacts des activités industrielles sur la nature, et que dans le triptyque ERC –éviter, réduire, compenser- la composante « compenser » ne peut être activée que quand les deux premières ont été explorées jusqu’au bout. La compensation ne peut porter que sur des impacts résiduels, l’objectif étant en tout état de cause de parvenir à zéro perte de biodiversité, voire à un gain. Le congrès a également recommandé un renforcement du droit de l’environnement, avec la création de juridictions spécialisées au sein des Etats : l’Espagne par exemple a créé un parquet environnemental, de la même façon que nous avons en France un parquet financier ou un parquet anti-terroriste.

ANES : Ca fait pas mal de travail en perspective… A-t-on aussi relevé des points positifs, des avancées ?

Sébastien Moncorps : Oui. Le Rapport « Protected planet », qui porte sur les espaces protégés, a montré qu’aujourd’hui 14,7 % des terres, à l’échelon mondial, bénéficient d’un statut de protection. On se rapproche donc de l’objectif de 17 % fixé pour 2020. De même, 10,1 % des espaces maritimes sous juridiction des Etats sont aujourd’hui protégés. Là l’objectif international est atteint ! L’assemblée générale a donc adopté une motion visant à fixer un objectif de 30 % en 2030. Elle a aussi demandé de créer des aires marines protégées en haute mer, c’est à dire hors de la juridiction des Etats. C’est juridiquement un casse-tête, mais il faudra bien le faire car on parle de 2/3 des océans de la planète  ! Le congrès a aussi salué l’engagement des religions dans la recherche d’un modèle de développement respectueux de la nature. L’encyclique de François, les déclarations musulmane et inter-religieuse sur le climat vont dans le bon sens. Vous voyez, il faut poursuivre les efforts et la mobilisation…

Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko