A lire – Le Paradis des lichens, Camillo Sbarbaro

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Par Anne Demerlé-Got – En 1991 paraissait les Gens de peu de l’anthropologue Pierre Sansot dont l’approche sensible ferait saillie dans la pensée des territoires. Cette traduction de textes écrits à la fin des années 60, peu avant la disparition de Camillo Sbarbaro, aurait pu s’intituler également Plantes de peu. Mais ces colonisatrices longtemps négligées des zones maritimes ou montagnardes « rêches », selon les mots du poète lichénologue ligurien qui écrit avoir découvert la botanique pendant la guerre, comme une oasis dans « le Sahara d’automatismes et d’imbécilités du conflit », ne sont pas vraiment des plantes, puisque symbiose éphémère d’un champignon et d’une algue. Le Paradis appelle une dégustation lente, comme l’observation, incessante une vie durant, de ces « êtres » singuliers d’une immense diversité (de forme, de couleur, d’aspect, etc.), le scalpel devenu crayon détaillant les « petites mains filiformes » de leurs graines ou de courageuses ambassades en terres hostiles, à l’écart de l’urbain et de l’humain.

Lors de la visite commentée des herbiers de l’auteur, il faudra de temps à autre consulter le dictionnaire, si le furvellus ou l’espingole résistent à la compréhension immédiate. Dans les Feux follets qui suivent le Paradis, l’auteur partage une touchante introspection sur le lien entre cette passion pour le lichen et sa propre vie non dénuée de « rêche », plaçant les deux sous le sens de l’éphémère. Appliqué avec la même agilité en ville, son goût de la précision produit de petites notules depuis la fenêtre, qui auraient pu s’échapper des Feuilles de route de Blaise Cendrars. « Bonheur je ne t’ai reconnu qu’à ton bruissement quand tu t’es éloigné » : la phrase apparaît solitaire entre l’observation d’un figuier et celle d’une voie ferrée, sans doute une traduction d’une traduction de Radiguet recopiée. Si le sens reste clair, la lecture du Paradis lui offre un démenti : bonheur assuré dès la lecture et bien après ! Avec le mince espoir que les conflits en cours engendrent eux aussi de telles passions et transmissions.

Anne Demerlé-Got

Le Paradis des lichens, Camillo Sbarbaro, éditions Rehauts, 2025, 89 pages, 16€