A lire – Mont des Ourses, Émilie Devèze

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Par Anne Demerlé-Got – L’ail des ours facilite l’élimination des toxines. Le mont des Ourses aussi. D’un trait acéré, il dégomme les pères autoritaires, la bureaucratie stérile, la maltraitance enfantine et animale, l’injustice en général et les petits arrangements mercantiles.

« Il était un village d’altitude » : dès l’incipit, le mode opératoire est indiqué, celui du conte. Hazel, une Gretel fille d’un gendarme tyran, aura emprunté quelques lettres à Hansel pour jouer à la fois le rôle du frère et celui de la sœur.  Sans surprise, c’est en forêt, qu’elle va agilement gagner sa liberté et celle de son ami canin. L’humour, qui se joue jusqu’au burlesque de la rigidité et de la bêtise des gendarmes, frappeur de fille ou entraveur de chien, déploie en contrechant une succession de messages éco féministes augurant d’autres modes de relation que la prédation et la domination. Le brouillage de registre entre fort et faible, animé et inanimé, humain et animal, qui permet de les mettre en scène, opère par endroit à même la langue, entre substantif et adjectif notamment, quand Hazel est réduite par son père à une « présence bestiole ».

« Les fougères lissaient leur fourrure dans le sens de la course » : au langage dévitalisé de l’administration publique s’oppose la souplesse et la beauté des mouvements du dehors. Si les hommes, gendarmes comme Cousins (Cousin-Curé, Cousins-Chasseurs, Cousin-Maire) franchissent par endroit la ligne de la caricature, la psychologie féminine est tenue dans un format condensé. Quand le père de la petite lui fait honte à l’école : « Des hontes, elle en avait tout un catalogue ». A l’inverse, un jeu d’ombre chinoise avec l’ourse, elle aussi encabanée, se déroule joyeusement sur plus d’une page. Il donne envie de tester sur le premier mur à portée la « Moinelle qui extrait une asticote » ou une « Raie qui se blottit en isocèle », sans oublier de noter la présence des majuscules.

Par le détour du conte et le soin du détail, ce livre rejoint les nombreux essais appelant à refaire connaissance avec la nature, comme le Manières d’être vivant, de Baptiste Morizot (Actes Sud, 2020). Emilie Devèze aura entendu son appel à la mise en œuvre d’un langage du vivant, à partir du vivant. On chaussera donc charentaises ou chaussons d’escalade pour prendre la direction du mont des Ourses et goûter la nature « ondulatoire, fragrante et fricative » de ses pages.

Anne Demerlé-Got

Mont des Ourses, Émilie Devèze, éditions du Sonneur, 2025, 96 pages, 14€