Nous manquons de données de suivi des oiseaux migrateurs en Afrique

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Trois questions à Jean Jalbert, Directeur de la Tour du Valat, Institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes implanté depuis 60 ans en Camargue.

ANES : La Tour du Valat travaille avec l’Office national de la chasse et de la faune sauvage sur le suivi des oiseaux migrateurs au Sahel et en Afrique sub-saharienne. A quel titre ?

jean-jalbertJean Jalbert : Notre collaboration avec l’ONCFS ne date pas d’aujourd’hui ! Depuis une vingtaine d’années, nous avons conduit un partenariat sur l’étude des anatidés en Camargue, qui nous a permis de mettre en évidence les dangers de l’utilisation de plomb dans les munitions des chasseurs. Cette coopération fructueuse a conduit en 2006 à l’interdiction de ces munitions dans les zones humides. Depuis, le ministère de l’écologie nous a demandé d’aller au-delà, et de réaliser des comptages d’oiseaux d’eau hivernants en Afrique. Pour pouvoir conduire une gestion pertinente de ces populations, il est nécessaire d’en connaître la taille, et surtout les tendances démographiques. Nous avons en outre l’obligation de le faire en raison des engagements de la France dans l’accord sur la conservation des oiseaux d’eau migrateurs d’Afrique-Asie (AEWA). Pour cela, il est nécessaire de réaliser des comptages simultanés à une très vaste échelle au Sahel et en Afrique sub-saharienne, et de transmettre ces données de comptages à Wetlands International, chargée par l’AEWA de les compiler et de les exploiter. Par le passé, les comptages étaient effectués en Afrique du nord, mais avec le temps, la pratique s’est un peu étiolée, ou bien les données ne remontaient pas à Wetlands international. Les ornithos en charge de ces comptages ne voyaient jamais revenir les résultats de leur travail, et avaient fini par se décourager. Depuis 5 ans nous avons réactivé la collecte de données dans 5 pays d’Afrique du nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte), nous avons récupéré les données existantes que nous avons « nettoyées » pour les rendre exploitables, et nous les avons transmises à Wetlands international en veillant à ce qu’elles soient publiées conjointement avec ceux qui les collectent !

ANES : Vous voulez maintenant étendre cette collecte ?

Jean Jalbert : Il est nécessaire de l’élargir dans plusieurs directions. D’abord en termes d’espèces, nous ne voulons pas en rester aux hivernants, mais nous intéresser aussi aux oiseaux nicheurs. Ensuite géographiquement : aujourd’hui notre gros problème c’est l’Afrique sub-saharienne. Pour cause de manque de moyens, ou de situations géopolitiques tendues, les données sont extrêmement lacunaires. Beaucoup d’États africains ne sont pas parties à l’AEWA, pas par hostilité, mais parce qu’ils ne pourraient pas faire face aux engagements que cela implique. En 2012, à la conférence des parties de l’AEWA qui s’est tenue à La Rochelle, la France s’est engagée à assurer la formation des équipes de comptage, et à leur fournir les moyens nécessaires. Nous avons développé des didacticiels et des tutoriels, des guides d’identification en quatre langues (français, anglais, portugais et arabe)

ANES : Beaucoup de ces espèces sont chassées. Les chasseurs, au nord et au sud, sont-ils coopératifs dans cette opération ?

Jean Jalbert : Il faut bien comprendre que l’AEWA n’est pas un traité anti-chasse. Au contraire, la chasse y est reconnue comme une méthode de gestion des espèces. Il faut comprendre aussi que dans les zones sahéliennes et sub-sahariennes, on a affaire à une chasse vivrière ou commerciale : tout une économie est bâtie sur cette chasse. Il n’est donc pas question de la prohiber. Mais pour qu’elle soit durable, il faut être sûr de bien gérer les populations. Et toute la difficulté consiste à harmoniser les règlements et les pratiques en sorte qu’elles soient cohérentes tout au long du parcours migratoire des oiseaux ! Il faut faire voir ces populations comme un capital, dont on ne doit percevoir et se partager que les intérêts ! Mais il faut préserver le capital…

Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko