Montier-en-Der : les vingt ans d’une aventure improbable

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Trois questions à Régis Fournel, Président du Festival International de la Photo Animalière et de Nature de Montier-en-Der.

ANES : 40 000 passionnés de photo de nature qui se retrouvent chaque année pendant 4 jours dans une commune de 2 200 habitants isolée de tous les grands axes… Aviez-vous imaginé cela il y a vingt ans ?

© Sylvain Jolibois
Régis Fournel © Sylvain Jolibois

Régis Fournel : Qui l’aurait imaginé ? Cette affaire est née d’une opportunité : en 1996 le photographe Pascal Bourguignon a signalé à l’office du tourisme de Montier, auquel je collaborais, que nous pourrions obtenir dans de bonnes conditions, fin novembre, l’exposition du BBC Wildlife, le plus grand concours mondial de photo de nature. Tout le monde n’était pas convaincu, on craignait que ce soit beaucoup de boulot pour pas grand chose à cette époque de l’année où il fait généralement moche, mais on a fait le pari. Dès cette année-là, Vincent Munier, Pascal Bourguignon, Fabrice Cahez étaient là. Et le public aussi : 4000 personnes, sans communication, sans pub… La date, finalement, s’est révélée être un atout : à cette époque, les grues se rassemblent sur le lac du Der sur leur route migratoire. Les ornithos étaient comblés. Et nous avons vu débarquer des amateurs avec un matériel impressionnant, des téléobjectifs longs comme le bras. Dès l’année suivante, Michel Denis-Huot a accepté d’être le parrain du concours, et a donné un coup d’accélérateur au festival en présentant son expo Afrique grandeur nature, qui constituait une prouesse technique : les imprimeurs n’avaient pas l’habitude de réaliser des tirages de girafes ou d’éléphants à taille réelle ! Et très vite, au-delà des expos, Montier est devenu le rendez-vous de toute la communauté de la photo de nature… qui n’en avait pas d’autre ! Depuis lors, d’innombrables projets se sont noués ici. Vincent Munier et Laurent Ballesta, qui ne se connaissaient pas, se sont rencontrés à Montier et travaillent désormais ensemble. . Et la fréquentation n’a pas cessé de progresser, sauf l’an dernier où nous avons observé un tassement. Mais les conditions étaient vraiment compliquées, moins d’une semaine après le Bataclan et avec une météo franchement épouvantable !

ANES : Montier c’est aussi la mobilisation de centaines de bénévoles. Pourrez-vous encore compter sur eux dans les années à venir ? Comment le Festival va-t-il évoluer ?

Régis Fournel : Le Festival fonctionne grâce à son fichier de 500 bénévoles qui se mobilisent depuis 20 ans. En ce moment une centaine d’entre eux travaillent à monter le festival, et sont sur le pont depuis trois semaines. Le renouvellement de cette équipe est un souci permanent, évidemment. Les premiers mobilisés ont vingt ans de plus… même s’ils restent actifs : mon père, qui a 86 ans, pose encore de la moquette ! Les bénévoles sont le plus souvent des retraités, une dizaine nous ont rejoint cette année. Ils nous apportent leur engagement, mais aussi leurs compétences d’électriciens, de menuisiers, etc. Il faut renouveler les acteurs (y compris les dirigeants !) pour envisager les évolutions à venir : le monde de la photo de nature nous adresse en permanence des demandes. Nous allons expérimenter cette année un format de projections sur écrans géants, qui permettent de faire vivre des images d’un écran à l’autre, de les animer. Il y aura des images de Vincent Munier, de Michel Denis-Huot, de Stéphane Hette… Ces formats tendent à se substituer au format traditionnel de l’exposition : les tirages sont de plus en plus cantonnés au très haut de gamme. Et les demandes de conférences, de forums, de temps d’échanges se multiplient, nous devons accompagner ces demandes.

ANES : Vous avez pu observer depuis 20 ans, aux premières loges, l’évolution de la photo de nature. Quels enseignements en tirez-vous ?

Régis Fournel : Evidemment il y a eu l’apparition du numérique, qui a tout bouleversé. Il y a vingt ans les photographes professionnels pouvaient vivre en vendant leurs images, leur sujets étaient souvent financés avant de partir ! Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Des amateurs très doués diffusent leurs productions à coût très faible… et les professionnels sont obligés de se diversifier, de se tourner vers l’édition –souvent haut de gamme-, vers l’accompagnement de voyages. Ils doivent être polyvalents et communiquants ! Par ailleurs, la belle image de l’animal, le portrait animalier évolue vers des sujets plus complets, qui montrent l’animal dans son environnement, et surtout vers des sujets plus engagés, plus porteurs de sens. Comment le changement climatique modifie les milieux, les espèces : c’est ce que montrent de plus en plus les sujets qui nous sont proposés. Evidemment nous devons accompagner cette évolution. Et puis, l’homme est de plus en plus présent dans les sujets exposés ici. L’homme appartient à la nature, il y exerce une responsabilité : nous travaillons autour de cette idée forte pour faire évoluer notre ligne éditoriale !

Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko