Pêche électrique : entre protestation, condamnation et avis mesuré (4 min)

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Les pêcheurs et le gouvernement français ont réitéré leur opposition à la pêche électrique. De son côté, le Conseil international pour l’exploration de la mer a rendu un avis comparant cette méthode critiquée à la pêche au chalut à perche traditionnel.

Des pêcheurs de Boulogne-sur-mer (Pas-de-Calais), stationnés le long de la gare maritime, ont dénoncé lundi 18 au matin la pêche électrique, pratique « destructrice », dans le cadre d’un mouvement qui a touché d’autres ports en Europe, selon l’ONG Bloom. Une trentaine de professionnels ont pris place à bord de six bateaux, cornes de brume et fumigènes actionnés, sur lesquels des banderoles « stop à la pêche électrique en Europe » étaient déployés. Environ trente autres se trouvaient sur le quai du port, premier port de pêche français. L’action, commencée avant 09H00, a pris fin peu avant 09H30. « Jusqu’en 2014, on débarquait du 1er janvier au 30 mai 500 à 600 tonnes de soles à Boulogne, contre 192 tonnes sur la même période cette année. Cette dégringolade a conduit à la mise à la casse de 7 bateaux de fileyeurs des Hauts-de-France fin 2017 », a déclaré à un correspondant de l’AFP Stéphane Pinto, vice-président du comité régional des pêches de Hauts-de-France et représentant des fileyeurs régionaux. « Ce qu’on attend aujourd’hui, c’est que le gouvernement français sorte de son silence et qu’il défende les ressources halieutiques et les pêcheurs artisanaux au niveau européen », a réclamé de son côté le député européen EELV Yannick Jadot, présent au côté des pêcheurs. Ce mouvement, qui concernait d’autres ports en France et en Europe, a été coordonné par l’ONG Bloom. Son directeur scientifique Frédéric Le Manach, présent à Boulogne, a dénoncé une méthode « qui met en péril le tissu social et économique des côtes françaises (…), destructrice, car elle touche tous les poissons, y compris les œufs et les juvéniles ». La pêche électrique interdite notamment en Chine, au Brésil et aux États-Unis, consiste à envoyer depuis un chalut des impulsions électriques dans le sédiment pour y capturer des poissons vivant au fond des mers. Elle est interdite en Europe depuis 1998 mais la Commission européenne permet sa pratique depuis 2006 dans le cadre d’un régime dérogatoire exceptionnel. Afin de réclamer une nouvelle interdiction au niveau européen, une quarantaine de pêcheurs ont également manifesté avec 12 navires dans le port de Nieuport, en Belgique, selon Bloom. Aux Pays-Bas, tous les pêcheurs traditionnels du port d’IJmuiden, soit une dizaine de bateaux, étaient présents, toujours selon l’ONG. En Irlande, des pêcheurs abordant des drapeaux « #StopElectricFishing » étaient visibles dans des ports de sept îles et le port allemand de Flensburg a vu se réunir une dizaine de pêcheurs, selon Bloom.

Mi-janvier, le Parlement européen s’est prononcé pour une nouvelle interdiction de la pêche électrique dans l’UE, lors d’un vote où les eurodéputés avaient clairement pris position contre la méthode, pour l’instant autorisée de façon très limitée (5% de la flotte) dans une zone au sud de la mer du Nord. Cela n’est qu’une étape sur le long parcours législatif du texte, le Parlement devant négocier avec le Conseil (les États membres) et la Commission pour trouver un compromis final. La prochaine session de négociation pourrait se tenir le 26 juin, selon une source européenne. En France, l’Assemblée nationale a apporté son soutien à l’unanimité au gouvernement pour qu’il obtienne l’interdiction définitive. Ce dernier a réitéré lundi son opposition à la pêche électrique à l’occasion d’une réunion entre ministres européens de la Pêche à Luxembourg. « Je viens de rappeler notre opposition à la pratique de la pêche électrique qui ne peut constituer une solution », a rapporté le ministre Stéphane Travert sur Twitter. La question a été soulevée lors de la réunion à 28 par les Pays-Bas, principaux partisans de ce type de pêche, alors que les opposants fustigent une pratique destructrice pour les fonds marins. Stéphane Travert a de son côté mis en avant la « nécessité de protéger notre écosystème marin, les juvéniles de sole et de cabillaud ». Jeudi, le Parlement européen avait une nouvelle fois marqué son opposition à la pêche électrique en rejetant un acte délégué proposé par la Commission européenne qui pouvait autoriser ce type d’activité dans certaines zones de la Manche et de la mer du Nord au large des côtes belges.

Sur la question de la pêche électrique, une voix plus nuancée s’est toutefois élevée le 30 mai dernier, avec le rendu d’un avis du Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM). Il répondait à une question précise du gouvernement néerlandais : « Il est demandé au CIEM de comparer les effets écologiques et environnementaux consécutifs à l’utilisation des chaluts à perche traditionnels et des chaluts à impulsions électriques lors de l’exploitation du TAC de sole de mer du Nord ». En comparant les deux méthodes de pêche sur la base de 5 critères précis, le CIEM en a conclu que « Les effets écologiques et environnementaux, lors de l’exploitation du TAC de sole de mer du Nord, sont moindres en utilisant le chalut à impulsions électriques que le chalut à perche traditionnel ». Dans un décryptage de cet avis, l’Ifremer souligne que la comparaison se base sur des observations « peu nombreuses », et que des inconnues subsistent, tel que « l’impact des impulsions électriques à moyen-long terme sur des phases critiques du cycle de vie des poissons, notamment la reproduction », et le développement embryo-larvaire. Le décryptage indique aussi que « les effets sur la faune benthique, sur le réseau trophique et plus généralement sur le fonctionnement de l’écosystème restent également à étudier ». Il reprend en conclusion l’avis du CIEM pour enjoindre à la prudence : « Le CIEM considère que les données disponibles sont insuffisantes pour recommander une large utilisation du chalut à impulsions électriques », même si, « bien compris et bien contrôlé, il peut offrir une alternative écologiquement plus bénigne » au chalut à perche traditionnel.

Le décryptage de l’avis du CIEM par l’Ifremer