🇷🇺 Russie : L’écotourisme va-t-il dynamiser les régions ou détruire les espaces naturels ?

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La Russie possède la plus grande superficie de territoires naturels spéciaux protégés (OOPT) au monde mais l’écotourisme ne représente que 2 % du secteur des voyages. L’État stimule le développement de ce secteur mais les écologistes craignent une invasion de touristes dans les territoires protégés. Le site Plus-one.ru s’est renseigné sur les perspectives et les difficultés de développement de l’écotourisme en Russie. Il s’agit du quatrième article du programme spécial “ Éco-pont Russie – France ” mis en œuvre conjointement avec le Forum du Dialogue de Trianon et l’Agence française Nature. Au cours de l’année nous publierons 12 documents dans les deux langues sur la manière dont les deux pays améliorent leurs manières de protéger l’environnement, le climat et la biodiversité.

Le journaliste Alexandre Jélezniak raconte ses voyages en Russie. Il a visité de nombreuses réserves naturelles et parcs nationaux à travers le pays et souhaite faire découvrir l’écotourisme à ses concitoyens. Il raconte : “ Il y a cinq ans, j’ai même décidé de changer de métier : j’ai imaginé le projet du Grand sentier de Sébastopol ”, ce sont plus de 300 km de sentiers aménagés dans les zones montagneuses de Crimée. Aujourd’hui, le journaliste conseille les autorités et les entreprises sur le tourisme durable à l’écocentre “ Zapovedniki ” (“ Parcs naturels ”).

Selon l’agence de statistiques Rosstat, la Russie occupe la première place mondiale en termes de superficie de territoires naturels protégés, soit 240,2 millions d’hectares. Cela représente 13,5 % du territoire du pays. L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a identifié l’écotourisme comme orientation prioritaire pour le développement du secteur du voyage en Russie. Cependant dans le classement des pays pour l’écotourisme, selon le Global Wildlife Travel Index, la Russie n’occupe que la 14e place, les cinq premiers pays étant la Finlande, la Suède, le Brésil, le Canada et les États-Unis.

“ Aux États-Unis, les parcs nationaux accueillent plus de 300 millions de touristes par an, au Canada plus de 70 millions. La fréquentation des parcs nationaux en Russie est toujours très faible ”, regrette Alexandre Jélezniak. Selon Roszapovedcentre, l’agence des parcs naturels du ministère russe des Ressources naturelles, les sites naturels fédéraux russes ont reçu au 1er septembre 2021 la visite de 7,9 millions de personnes depuis le début de l’année alors que l’objectif pour 2021 est de 8 millions. Zarina Dogouzova, directrice de l’Agence fédérale du tourisme, indique que le secteur en Russie a encaissé 20 millions de dollars par les visites des OOPT, selon les données de 2019. En comparaison, l’écotourisme rapporte aux Américains 20,2 milliards de dollars, soit 1 000 fois plus. “ Nous devons créer des sentiers, des routes, des refuges. Si le modèle est durable, il permet d’accueillir des millions de touristes sans nuire à la nature ”, explique Alexandre Jélezniak.

Les autorités russes sont conscientes du potentiel de l’écotourisme. “ L’objectif principal est de susciter l’intérêt des touristes pour eux les espaces naturels, de rendre ce type de loisirs attractif, sûr, confortable et accessible, tout en préservant la richesse de la nature dans notre pays et en suscitant chez les gens une attitude responsable envers l’environnement ”, a déclaré le Premier ministre Mikhaïl Michoustine. L’écotourisme, c’est un voyage responsable réalisé dans le but d’explorer la nature et les curiosités culturelles et qui contribue à la protection de l’environnement et au bien-être des populations locales. C’est ainsi que l’Union internationale pour la conservation de la nature le définit. Le tourisme “ vert ” est différent du tourisme naturel. La pêche au bord d’un lac ou le camping en forêt, et même la visite d’un espace naturel, ne relèvent pas de l’écotourisme car ils peuvent nuire à l’écosystème. Le ministère des Ressources naturelles travaille actuellement sur une stratégie de développement du système des espaces naturels à l’horizon 2030. Selon le projet national Écologie, d’ici 2024, le nombre de visiteurs devrait passer à 10 millions de personnes. Pour accueillir les touristes, des infrastructures sont construites et des éco-sentiers sont aménagés.

L’Agence des initiatives stratégiques (AIS), qui a étudié l’expérience de sept pays, recommande de répartir les tâches comme suit : voies de communication, éco-sentiers, centres d’accueil, points de vue panoramiques et navigation, tous créés par l’État. Les entreprises construisent des hôtels, des campings, des cafés, organisent des excursions, etc. Les investisseurs russes ne sont pas prêts à construire des infrastructures dans les espaces protégés en raison de leur incapacité à calculer le retour sur investissement et des difficultés liées à l’approbation des projets. Même un produit touristique de haute qualité peut ne pas correspondre à une demande en raison des problèmes de connexion aux réseaux et de la faible accessibilité des transports, affirment les analystes de la société d’investissement InfraOne. En termes de coûts, l’écotourisme est cependant plus rentable que le tourisme traditionnel : les éco-maisons, les sites de glamping (contraction de glamour camping) et les sentiers sont moins chers à construire que les hôtels et les routes, et ils sont loués au même prix.

L’inaccessibilité est l’une des principales raisons de la faible fréquentation des sites naturels. Et ce n’est pas à cause de l’éloignement de ces sites : environ 40 % de la population russe vit à moins de 30 km d’une réserve naturelle ou d’un parc national, selon Rosstat. Les problèmes sont une logistique compliquée, des infrastructures sous-développées et des prix élevés.

En outre, les écotouristes ont du mal à trouver des informations sur les réserves naturelles et les parcs nationaux : les sites naturels fédéraux ne disposent que depuis peu de sites web officiels. En 2020 a été lancé un portail d’information sur les services disponibles, les itinéraires, il permet de déposer des demandes de visite des sites naturels dans différentes parties du pays. Pour l’instant il n’est pas encore très fréquenté : en septembre 2021, environ 1 900 voyageurs avaient soumis des demandes. Même si un circuit a été réservé et les billets achetés, les voyageurs responsables doivent être préparés à rencontrer des difficultés : plusieurs correspondances doivent être effectuées, manque de système de navigation et niveau de service médiocre. Peu de gens sont prêts à surmonter autant d’obstacles quand le coût d’un séjour dans les espaces naturels russes peut être plus élevé qu’un voyage à l’étranger. Par exemple, un vol en hélicoptère dans la vallée des geysers au Kamtchatka coûtera plus de 40 000 roubles. “ Aujourd’hui, le tourisme dans les territoires naturels est un produit touristique artisanal et individuel. Si vous avez de l’argent et un bon spécialiste qui vous concocte un programme sympa, vous apprécierez le voyage, explique Alexandre Jélezniak. D’ailleurs, cela ne signifie pas qu’il soit impossible de voyager avec un budget réduit. ”

La réserve naturelle de biosphère de Prioksko-Terrasny, près de Serpoukhov, est la plus visitée du district fédéral central (115 235 visiteurs en 2020). Des parcours aventure ont été ouverts : le parc écologique “ Maisons dans les arbres ” et le sentier en hauteur “ À travers les feuillages ”. Une pépinière de bisons est située dans la réserve, c’est là que la restauration de la population de bisons d’Europe en Russie a commencé en 1948. Depuis Moscou le trajet en train ou en bus jusqu’à la réserve prend 2 heures et demie. Mais dans d’autres cas, des projets purement commerciaux sont mis en œuvre sous couvert du développement de territoires naturels. Par exemple, depuis plus de 10 ans, la réserve caucasienne située dans les hautes terres de Lago-Naki prévoit de construire une station de ski. Les experts du WWF et de Greenpeace se sont prononcés à plusieurs reprises contre ce projet. Selon les écologues, ce projet détruirait les zones les plus précieuses du massif montagneux Ficht-Ochten (inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO “ Caucase occidental ”). Plus de 20 % des oiseaux nichant dans les hauteurs de Lago-Naki sont d’espèces figurant sur la Liste rouge des espèces menacées. Une pétition visant à protéger la réserve a été signée par plus de 50 000 personnes.

Le public et les fonctionnaires ne comprennent pas ce qu’est l’écotourisme, se plaignent les écologues. Mikhaïl Iablokov, expert dans le domaine de la préservation de la nature et en tourisme naturel qui a travaillé comme directeur de réserves naturelles dans la région de Pskov et dans la région du Baïkal, souligne les éléments distinctifs essentiels de l’écotourisme :

  • un impact minimal et contrôlé sur les écosystèmes ;
  • un bénéfice clair pour le territoire naturel ;
  • l’intégration dans l’économie locale.

“ En règle générale, l’écotourisme est organisé là où il y a un problème qu’il permet de résoudre ”, estime l’expert. À titre d’exemple, il raconte l’histoire de la réserve du sud du Kamtchatka où le braconnage du saumon rouge prospérait. “ Il a été vaincu grâce aux groupes d’intervention composée des meilleurs spécialistes de la réserve mais il est coûteux de maintenir un tel service de garde en permanence. L’accent a donc été mis sur le développement du tourisme. Le territoire a gagné un flux constant de visiteurs qui viennent observer les ours attraper des poissons. En fait, les touristes protègent le territoire avec leur propre argent : tant qu’ils seront là, les braconniers ne viendront pas ”, explique Mikhaïl. Autre exemple : la réserve naturelle de Polist dans la région de Pskov. Les habitants se livraient au braconnage à cause du chômage. “ Puis on a construit des sentiers dans la réserve, on a fait venir des visiteurs. Les habitants ont participé aux travaux. Leur attitude envers la nature a changé ! Lorsque plusieurs familles ont commencé à vivre du tourisme, il est devenu évident que le braconnage menaçait de leur faire perdre leurs revenus ”, explique Mikhaïl Iablokov. Alexeï Zimenko, directeur du Centre de préservation de la nature sauvage, n’est pas du même avis : “ Dans la grande majorité des cas, le tourisme dans les parcs nationaux et les réserves de Russie n’est pas de l’écotourisme mais simplement du tourisme dans la nature sous une forme ou une autre. ” Alexandre Jélezniak pense que ce point de vue est trop catégorique. Le tourisme doit être développé là où il y a des points d’intérêt, estime-t-il : “ Nous avons peu d’espaces naturels qui savent comment gérer les touristes ”.

Igor Chpiliénok, photographe naturaliste et fondateur de la réserve forestière de Briansk, explique que les zones protégées ont des limites de fréquentation : seuls les spécialistes peuvent les déterminer. Même l’aménagement d’un éco-sentier peut causer des dommages à la flore et à la faune. Selon certains experts, la vallée des geysers du Kamtchatka a déjà atteint la limite des 5 000 visiteurs par été. “ J’aime la phrase de Paul Eagles, scientifique canadien spécialiste du tourisme durable : « On ne peut pas faire aimer la nature aux gens avec des images, il faut leur donner accès à la nature. » L’aimer, c’est la chérir, la préserver. Or on entend l’avis de certains écologistes qui nous disent : « Commencez par vous former et ensuite nous vous laisserons entrer dans la nature » ”, se plaint Alexandre Jélezniak. Selon lui, il est important de réunir des conditions dans lesquelles les gens se comporteront correctement. De plus, les écologues craignent que certaines parcelles d’espaces protégés soient saisies sous prétexte de développement de l’écotourisme. La raison en est l’amendement à la loi pour la construction des installations des Jeux olympiques d’hiver de 2014. En conséquence, des forêts uniques ont été déboisées dans le parc national de Sotchi.

Les fonctionnaires soulignent l’impact positif des voyages “ verts ” sur les économies régionales. “ L’écotourisme est un énorme potentiel encore inexploité en Russie. Notre mission consiste à intégrer les territoires naturels dans l’économie régionale ”, déclare Sergueï Ivanov, représentant spécial du président russe pour la protection de l’environnement, l’écologie et les transports. Toutefois, pour ce faire, l’impact des projets écotouristiques sur les espaces protégés et la région doit être évalué, non seulement les futurs recettes issues des visites, les emplois, notamment dans les petites et moyennes entreprises, mais aussi l’impact sur la biodiversité. L’AIS  a développé une méthodologie pour calculer les effets socio-économiques du développement des territoires ayant un potentiel écotouristique et l’a publiée sur son site web.

En 2020, l’AIS, avec le soutien de l’agence Rostourism et des ministères des Ressources naturelles, du Développement de l’Extrême-Orient, a organisé un concours visant à créer des pôles de tourisme et de loisirs (TRK) dans les territoires naturels de façon à développer l’écotourisme. Les participants et les lauréats ont bénéficié de divers soutiens avec un mentor pour les aider à créer leur propre plan de développement et la possibilité de présenter leurs projets à des investisseurs potentiels et des entreprises. Les 18 finalistes ont reçu 73 subventions pour un total de plus de 194 millions de roubles. Grâce à leur participation au concours, un office de tourisme a été ouvert dans le TRK “ Cœur du Bachkortostan ” près du monument naturel de la montagne Torataou, un éco-hôtel a été construit, des éco-sentiers ont été aménagés et des panneaux d’information ont été installés. Un programme de formation sur la création de pôles touristiques est ouvert à tous.

Alexandre Jélezniak met toutefois en garde contre la précipitation : “ Il est nécessaire d’avoir une bonne organisation. Nous avons des exemples d’échecs : Teriberka après la sortie de Léviathan (film du réalisateur Andreï Zviaguintsev, note de Plus-one.ru), le lac Baïkal, où la promotion et la pub sont passées avant la création d’infrastructures. Ces territoires n’étaient pas vraiment prêts à recevoir des touristes ”.

Natalia Markova