🇫🇷 Les timides dĂ©buts de l’écotourisme en France

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Si les Français se ruent, de plus en plus nombreux, vers les espaces naturels, et s’ils se disent dĂ©sireux de pratiquer un tourisme Ă©cologique, la pratique de l’écotourisme est encore trĂšs minoritaire : moins de 1 % des sĂ©jours relĂšvent de cette catĂ©gorie.

En 2018, 10 millions de touristes avaient visitĂ© l’un des 11 parcs nationaux que compte le territoire français. Combien en 2021 ? Il est Ă©videmment trop tĂŽt pour dresser le bilan, mais de l’avis de tous les observateurs ce chiffre sera largement dĂ©passĂ©. Le bouleversement des habitudes touristiques occasionnĂ© par la pandĂ©mie de Covid-19 se traduit par une explosion de la frĂ©quentation dans les espaces naturels, qu’il s’agisse des 11 parcs nationaux, des 353 rĂ©serves naturelles, ou des 750 sites protĂ©gĂ©s par le Conservatoire du littoral. DĂ©couragĂ©s par les contraintes et les risques sanitaires, les vacanciers ont boudĂ© les destinations urbaines. FrustrĂ©s de nature pendant les confinements successifs, ils se sont ruĂ©s vers les espaces naturels. Au point, dans certains cas, de constituer une menace pour les Ă©cosystĂšmes.

Le cas le plus emblĂ©matique cette annĂ©e est celui du Parc national des Calanques. CrĂ©Ă© en 2012, cet espace naturel s’étend sur 85 km2 terrestres et 435 km2 marins. Sa particularitĂ© est d’ĂȘtre le premier parc pĂ©riurbain de l’Union europĂ©enne : les transports urbains de la mĂ©tropole de Marseille (la deuxiĂšme ville de France) permettent d’y accĂ©der. ConsĂ©quence : le Parc national des Calanques est sans aucun doute celui qui reçoit le plus de visites. Pourtant c’est aussi le plus petit et l’un des plus sensibles. DĂšs les beaux jours, les Calanques sont prises d’assaut. En pĂ©riodes de pointe (week-ends de printemps et mois de juillet et aoĂ»t notamment), on peut compter sur certaines plages, comme à Sormiou ou En-Vau jusqu’à 3 000 personnes alors qu’en matiĂšre de confort, on sait qu’il ne faudrait pas dĂ©passer quelques centaines. Sur la calanque de Sugiton, le problĂšme ne concerne pas seulement la quiĂ©tude pour les visiteurs, mais aussi un impact majeur sur la flore du fait du piĂ©tinement rĂ©pĂ©tĂ© et de l’érosion des sols qu’il gĂ©nĂšre. Avec prĂšs de 2 000 personnes par jour en pointe, la pĂ©rennitĂ© du couvert vĂ©gĂ©tal est menacĂ©e, comme la rĂ©gĂ©nĂ©ration de la pinĂšde, caractĂ©ristique du charme de cette calanque.

En d’autres endroits, comme au cap Canaille, le nombre de grimpeurs augmente sur des voies de plus en plus recherchĂ©es, tandis que l’activitĂ© nautique est parfois extrĂȘmement dense au cap Croisette, dans certaines calanques ou sur certains sites de plongĂ©es. Des problĂšmes d’usages peuvent par ailleurs se poser entre les diffĂ©rentes activitĂ©s.

En mer, le problĂšme est tout aussi crucial :  l’horizon est souvent cachĂ© par un mur de bateaux. Et sur les rochers, plus il y a de monde, moins la flore peut se dĂ©velopper. Dans les fonds sous-marins, la posidonie, espĂšce protĂ©gĂ©e et habitat naturel clĂ© en MĂ©diterranĂ©e pour de nombreux poissons, est fortement dĂ©gradĂ©e par l’ancre des bateaux.

Alors, pour limiter l’afflux de visiteurs, le parc national des calanques a optĂ© pour une stratĂ©gie pour le moins originale, dite de « dĂ©marketing ». Sur le site internet, Ă  la rubrique « baignade », on tombe dĂ©sormais sur des clichĂ©s de plages bondĂ©es, accompagnĂ©s de messages volontairement rebutants (et pourtant essentiels Ă  connaĂźtre avant de visiter les calanques) : « eau froide », « accĂšs difficile », « pour Ă©viter la foule, privilĂ©giez l’automne ou l’hiver ». L’objectif, expliquent les responsables du Parc, n’est pas de dĂ©gouter les gens mais de les informer sur la rĂ©alitĂ©.

Le parc a aussi investi plusieurs millions d’euros pour installer des barriĂšres aux entrĂ©es, amĂ©nager des parkings, augmenter le nombre de navettes et ainsi repousser plus loin les voitures. Une fois qu’on a repoussĂ© les voitures et les bateaux, l’autre enjeu, c’est de compter les visiteurs et de leur faire rebrousser chemin quand ils sont trop nombreux. Pour cela, le parc compte sur de nouvelles gĂ©nĂ©rations de capteurs. Leurs donnĂ©es sont transmises en temps rĂ©el Ă  une application. Quand c’est rouge, on a atteint un niveau de surfrĂ©quentation et un texte s’affiche : « attention trop de monde, la calanque souffre ». Mais il n’est pas sĂ»r que cela suffise Ă  Ă©viter la surfrĂ©quentation. Le parc national rĂ©flĂ©chit donc Ă  mettre en place un systĂšme de rĂ©servation dĂšs l’annĂ©e prochaine. En revanche, pas question -pour le moment- d’envisager de faire payer les accĂšs, comme le font les parcs amĂ©ricains par exemple.

Si le cas du Parc des Calanques est le plus aigu, tous les gestionnaires de sites naturels rapportent des problĂšmes liĂ©s Ă  l’excĂšs de frĂ©quentation depuis deux ans. D’autant que la dĂ©couverte Ă  pied n’est pas le seul attrait de ces espaces. L’explosion des sports de nature et autres activitĂ©s outdoor impacte lourdement les sites sensibles. L’apparition de VTT Ă©lectriques, par exemple, draine toute une population peu sportive qui ne se serait jamais aventurĂ©e sur les sentiers lorsqu’il fallait les arpenter Ă  la seule force du mollet ! Or les passages frĂ©quents ravinent les sites, bouleversent le rĂ©gime d’écoulement des eaux, et affectent durablement la flore.

Cet engouement pour le tourisme de nature -ou tourisme « vert »- est-il le signe d’une conversion massive des Français Ă  l’écologie et Ă  la prĂ©servation de la biodiversité ? En aucun cas ! Pour l’écrasante majoritĂ© de ces nouveaux visiteurs, la nature n’existe pas pour elle-mĂȘme : elle n’est qu’un terrain de jeux pour une pratique sportive ou simplement pour fuir les grandes villes. Ce « tourisme vert » est le contraire de l’« écotourisme » qui pourrait, lui apporter des solutions utiles Ă  la nature.  L’écotourisme est une forme de voyage responsable dans les espaces naturels qui contribue Ă  la protection de l’environnement et au bien-ĂȘtre des populations locales. Dans une expĂ©rience Ă©cotouristique, l’accent est mis sur :

  • la protection d’un patrimoine naturel et culturel ;
  • l’éducation et l’interprĂ©tation de cette nature ;
  • l’inclusion des populations locales.

Ce n’est pas uniquement un moment agrĂ©able d’interaction avec la nature, mais c’est aussi une expĂ©rience active pour le touriste qui contient des valeurs éducatives, environnementales et solidaires. Un sĂ©jour est composĂ© d’expĂ©riences (visites, randonnĂ©es, rencontres
) rĂ©alisĂ©es dans un espace naturel privilĂ©giĂ©. Ce qui est recherchĂ© est une sensation de symbiose avec la nature, mais pas uniquement. Cette expĂ©rience est toujours rĂ©alisĂ©e en prenant en compte l’environnement et le bien-ĂȘtre des personnes qui y vivent. L’idĂ©e est d’impacter le moins possible les lieux, de prĂ©server la biodiversitĂ© et les ressources naturelles. Des pratiques sont mises en place pour favoriser la protection de l’environnement : les sorties sont pratiquĂ©es en petits groupes, les hĂ©bergements ont une dĂ©marche responsable, les transports doux sont privilĂ©giĂ©s pour accĂ©der au site, les dĂ©chets sont valorisĂ©s, et les animaux respectĂ©s. Les lieux accueillant des sĂ©jours en Ă©cotourisme sont souvent des aires protĂ©gĂ©es comme les parcs nationaux, cela permet de dĂ©fendre les espĂšces et les habitats naturels. Dans la dĂ©finition de l’écotourisme, la notion d’éducation est un pan essentiel. Dans des vacances Ă©cotouristiques, une part importante est laissĂ©e Ă  l’observation, Ă  l’interprĂ©tation et Ă  la comprĂ©hension de la faune et de la flore. L’écotourisme est un voyage qui s’accompagne d’une prise de conscience individuelle, d’une remise en question, d’un enrichissement personnel liĂ©e aux actions directes de conservation et de protection. La responsabilitĂ© du voyageur est prise en compte dans cette approche. GrĂące Ă  l’interprĂ©tation et Ă  une meilleure apprĂ©ciation de la nature, de la sociĂ©tĂ© et de la culture, le respect pour l’environnement grandit. Un des impacts directs de l’écotourisme est la crĂ©ation d’emploi et l’apport de revenus pour la population. MĂȘme si les retombĂ©es globales prennent du temps, l’écotourisme renforce l’économie locale et donne du pouvoir aux locaux pour se battre contre la pauvretĂ© et accĂ©der au dĂ©veloppement durable.

De plus, financer directement des projets de protection de l’environnement, va aider les organismes qui gĂšrent la prĂ©servation des espaces et donc les gens qui y travaillent. En participant Ă  cette prĂ©servation, des solutions pour conserver Ă  long terme la nature deviennent concrĂštes et permettent de profiter d’apports Ă©conomiques pĂ©rennes.

C’est dans cet esprit que les parcs nationaux français ont crĂ©Ă© la marque « Esprit Parc national ». Il s’agĂźt de labelliser les opĂ©rateurs (transporteurs, hĂ©bergeurs, guides) mais aussi les producteurs locaux qui agissent dans le cadre d’une dĂ©marche d’écotourisme. Le rĂ©seau des 58 parcs naturels rĂ©gionaux (qui ne sont pas des espaces protĂ©gĂ©s stricto sensu) les a imitĂ©s avec la marque « Valeurs parc naturel rĂ©gional » : une marque collective attribuĂ©e par les Parcs, sur la base d’une dĂ©marche contractuelle, à tous les professionnels de leur territoire qui le souhaitent et qui satisfont le niveau d’exigence requis. Elle concerne aussi bien les produits agricoles que les produits artisanaux, les hĂ©bergements et prestations touristiques, les actions pĂ©dagogiques…

MalgrĂ© toutes ces initiatives, le chemin Ă  parcourir est encore long ! À l’heure actuelle, seulement 1 % du marchĂ© du tourisme en France relĂšve du tourisme durable, alors que ce segment reprĂ©sente une vraie opportunitĂ© pour la filiĂšre. 7 Français sur 10 souhaitent partir en voyage durable selon une Ă©tude Harris Interactive de 2018. Le tourisme durable (ou responsable) induit un voyage de proximitĂ© qui contribue Ă  la fois Ă  limiter le rĂ©chauffement climatique, protĂ©ger la biodiversitĂ©, valoriser les circuits courts et les savoir-faire locaux.

Plus qu’une simple mode, le tourisme durable s’impose largement. Ainsi, 90 % des Français se dĂ©clarent attentifs Ă  respecter l’environnement lorsqu’ils partent en voyage, tandis que 39% se dĂ©clarent trĂšs attentifs au respect de la faune, de la flore et des ressources. En rĂ©alitĂ©, la clientĂšle touristique suit les nouvelles aspirations de la sociĂ©té toute entiĂšre et tend Ă  opter pour des sĂ©jours plus authentiques, moins lointains, plus responsables. La crise du Covid-19 a d’ailleurs amplifiĂ© cette tendance de fond en incitant les Français Ă  (re)dĂ©couvrir leur patrimoine touristique cet Ă©tĂ©.