© Solène Charrasse
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Trois questions à Marie-Monique Robin, journaliste d’investigation, réalisatrice et écrivaine ; auteure de La fabrique des pandémies (éditions La Découverte).

Infonature.media : Vous êtes bien connues pour vos nombreux livres et documentaires sur les effets néfastes des  pesticides et autres intrants chimiques. Qu’est qui vous a donné envie d’enquêter sur la Covid19 dès les tous débuts de sa propagation en Europe ?

Marie-Monique Robin : Je suis tombée fin janvier 2020 sur un article du New York Times, qui disait : « we made the coronavirus epidemic » (« c’est nous qui avons fait l’épidémie de coronavirus »), le « nous » renvoyant évidemment aux hommes. Je m’intéresse à aux questions de biodiversité depuis longtemps, mais je n’avais pas encore compris qu’elle a un lien direct avec la santé humaine. J’ai cherché à en savoir plus, et je me suis retrouvée à interviewer 62 scientifiques des cinq continents par visioconférence. D’habitude, pour mes enquêtes, je commence par faire un film qui nourrit ensuite un livre. Confinement oblige, je ne pouvais pas voyager, et donc cette fois-ci j’ai écrit le livre en premier. Les chercheurs à qui j’ai parlé exercent des disciplines différentes : virologues, infectiologues, vétérinaires, sociologues, linguistes, etc. Mais tous se revendiquent d’une « discipline-chapeau » encore méconnue en France : la « disease ecology », ou écologie de la santé. Ce que j’ai découvert, c’est que la mauvaise santé des écosystèmes est à la racine de nombreuses maladies infectieuses. Ce lien entre santé de la nature et santé humaine est trop souvent oublié. Le chercheur Serge Morand, du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), avec qui j’ai travaillé sur ce livre, tire la sonnette d’alarme depuis 20 ans. Pourtant il existe des centaines d’études totalement méconnues qui montrent comment la biodiversité protège la santé et quels sont les liens entre santé des écosystèmes, santé des animaux, santé des humains et santé des économies. Notre plus grand échec, c’est de continuer à compartimenter ces domaines. Cela fait deux siècles que les vétérinaires ne travaillent plus avec les médecins, alors qu’avant, l’enseignement était le même dans les universités. Cette vision parcellaire est dangereuse : il existe un pont épidémiologique important entre les agents pathogènes provenant de la faune et les humains. La meilleure façon d’« humaniser » un virus, c’est qu’il transite par le cochon, avec qui nous partageons 95% de nos gènes ! Nous manquons cruellement de vision globale dans les ministères, qui travaillent beaucoup dans leur coin, mais aussi dans les instituts de recherche, qui ne pratiquent encore pas assez la transdisciplinarité. Un concept nommé « Planetary health » est en train d’émerger, qui fait de la lutte contre le réchauffement climatique, la perte de la biodiversité, les maladies, la pauvreté ou encore l’injustice sociale un combat unique et global.

Est-ce que, pour les béotiens que nous sommes, vous pouvez résumer comment on fabrique une pandémie ?

Un exemple instructif est celui du virus Nipah, apparu en 1997 en Malaisie. A l’origine, on déforeste l’île de Bornéo pour produire de l’huile de Palme. Les chauves-souris de la forêt primaire, qui sont l’un des principaux réservoirs d’agents pathogènes, doivent s’enfuir et se rapprochent des côtes habitées de Malaisie où l’homme a installé de vastes fermes porcines en plein air sous des plantations d’arbres fruitiers. Les chauves-souris, affamées, vont manger les mangues et, stressées, excrètent leur agents pathogènes qui contaminent les cochons. Le virus Nipah est alors directement transmis aux ouvriers agricoles de ces fermes. Les cochons, qui sont destinés aux abattoirs de Singapour puis aux marchés chinois, risquent de provoquer une pandémie mais on parvient à stopper la propagation à temps, avec « juste » 200 décès humains… et un million de porcs abattus. On sait que les élevages intensifs sont la porte ouverte à la multiplication des virus, et quand la maladie frappe, notre seule solution, c’est de massacrer les animaux.

La course aux vaccins actuelle ne revient-elle pas à étouffer les flammes sans s’attaquer à l’origine du feu ?

Tous les scientifiques que j’ai interrogés sont très inquiets et déprimés de la situation actuelle. Ils pensent que nous sommes entrés dans une ère de « confinement chronique » des hommes, marquée par l’émergence d’autres pandémies peut-être plus dangereuses, et que plutôt que de courir après de potentiels vaccins, nous ferions mieux protéger notre biodiversité. Trouver un vaccin, c’est la solution au court-terme à la crise. C’est une quête légitime. Mais si on s’arrête à ça, c’est encore une vision parcellaire. Il faut en parallèle réunir la communauté internationale et que chacun inscrive dans son logiciel que la cause de l’émergence des pandémies, ce sont les activités humaines. La première d’entre elles étant clairement la déforestation, car ce sont dans les forêts tropicales que sont hébergés le plus grand nombre d’animaux sauvages, et donc d’agents pathogènes. Il faut donc absolument arrêter de déforester, ce qui veut dire, pour les gouvernements occidentaux, arrêter d’importer du soja transgénique d’Amazonie pour nourrir nos poules et nos vaches et de l’huile de palme pour nos moteurs. Il faut manger moins de viande des élevages industriels, ne pas signer les accords de libre-échange du type « Mercosur », arrêter d’importer des poussins d’un jour de poulets thaïlandais, etc. La globalisation et les échanges effrénés font partie des facteurs de risques. La bonne nouvelle de mon livre, c’est qu’on sait ce qu’il faut faire. Tous les scientifiques que j’ai interrogés prônent des solutions aux gouvernements. Encore faudrait-il qu’ils soient écoutés.

Suite à son livre, Marie-Monique Robin va réaliser un documentaire sur la « fabrique des pandémies » et a lancé un appel à souscription.  Voire la bande-annonce et soutenir le projet

Propos recueillis
par
Jean-Baptiste Pouchain