Trois questions à Martin Arnould, chargé de programme à European Rivers Network (ERN)
ANES : EDF vient d’annoncer le lancement du chantier de rénovation du barrage de Poutès, qui avait été gelé l’an dernier pour des raisons financières. Comment expliquer ce revirement ?
Martin Arnould : ces revirements successifs, plutôt ! L’histoire de Poutès, c’est un combat de plus de vingt ans, d’abord contre EDF, pour effacer ce barrage qui constituait un obstacle infranchissable pour les saumons qui se reproduisent dans le Haut-Allier, puis avec EDF pour reconfigurer complètement ce barrage et le transformer en un ouvrage innovant, capable de concilier la production d’une énergie renouvelable, l’hydroélectricité, et la préservation de la biodiversité, en particulier des habitats pour les jeunes saumons. Et en effet, il y a un an, alors que tout était en place pour que le chantier démarre, et que l’entreprise avait investi des sommes considérables en recherche et développement et mis au point des solutions technologiques audacieuses, EDF a annoncé qu’elle arrêtait tout, ce qui fut évidemment un coup de massue pour nous ! Dans un contexte où le modèle économique d’EDF est extrêmement fragilisé, la nouvelle direction de l’hydraulique avait décidé de suspendre cet investissement, ce qui nous a fait craindre que le nouveau barrage ne voie jamais le jour. Elle a peut-être cru pouvoir bénéficier d’une certaine démobilisation des ONG, ou de désaccords stratégiques au sein du « camp » des défenseurs de la biodiversité. Mais nous avons conduit une action de sensibilisation et de conviction vigoureuse, tant au sein d’EDF qu’en-dehors, avec les acteurs locaux, notamment le Conservatoire National du Saumon Sauvage. Cette action a fini par porter ses fruits, et puis l’Etat a pris ses responsabilités. Lors de diverses réunions de concertation, le préfet de Haute-Loire a clairement rappelé à EDF ses obligations : si la concession du barrage a été renouvelée pour 50 ans, en jillet 2015, c’était moyennant l’obligation de démarrer le chantier avant la fin 2017. Nous sommes maintenant rassurés : en 2022 le nouveau Poutès sera normalement en service.
ANES : En quoi cet ouvrage sera-t-il différent de l’existant ?
Martin Arnould : Sa hauteur, actuellement de 18 m, sera abaissée à 4 m. Et la retenue ne s’étendra plus sur 3.5 km, mais sur 350 m seulement. Avec deux effets positifs pour les saumons : le barrage de 18 m, en dépit des améliorations apportées depuis les années 80 pour la montaison, quand les saumons adultes remontent vers les frayères pour se reproduire, restait un obstacle trop important pour la dévalaison, quand les jeunes saumons –les smolts- repartent vers la mer ; par ailleurs, la diminution de la taille de la retenue évitera aux smolts de s’y perdre et d’y tourner indéfiniment, devenant la proie des cormorans comme c’est le cas aujourd’hui. En outre, le nouvel ouvrage sera muni de clapets qui s’ouvriront sous la pression de l’eau en cas de crue supérieure à 100 m3/s, laissant intégralement passer les sédiments. Dans ces moments-là, l’ouvrage sera totalement transparent et la continuité écologique parfaitement restaurée. Pour parvenir à ce « Nouveau Poutès », un excellent compromis entre biodiversité et énergies renouvelables, les équipes de recherche et développement d’EDF et l’Onema ont dû mettre au point des solutions techniques de pointe pour concilier les contraintes. Par exemple, pour compenser la moindre hauteur de la retenue, un système de siphons élèvera l’eau avant qu’elle soit acheminée à la conduite forcée et l’usine de Monistrol d’Allier. Il faut souligner pour être complet qu’outre l’investissement que constitue ce chantier (24 millions d’euros), EDF fait un choix économique risqué : le nouveau Poutès produira quasiment autant d’électricité que le barrage actuel, mais il s’agira d’électricité « de base », produite en permanence au fil de l’eau, et pas d’électricité « de pointe ». Or le kWh de pointe se vend sensiblement plus cher que le kWh de base…
ANES : Dans ce cas, que est l’intérêt pour EDF de consentir un tel effort ?
Martin Arnould : Pour EDF, pour les ONG, pour tous les acteurs locaux, le premier intérêt est de mettre fin à plus de vingt ans d’un conflit parfois très rugueux, en tout cas très symbolique. La question de Poutès avait été au cœur des discussions du Grenelle de l’Environnement, qui avaient conduit à la signature par toutes les parties prenantes de la Convention pour une Hydroélectricité Durable. L’an dernier, suite à l’annonce du report du chantier, (qui faisait suite à la décision de Mme Royal de stopper la procédure d’effacement des deux grands barrages obsolètes de Vezins et La Roche qui Boit sur la Sélune, dans la Manche) nous avions convoqué une conférence de presse au cours de laquelle le président d’European Rivers Network, Roberto Epple, avait symboliquement déchiré à moitié la Convention. A moitié seulement, mais le message était clair : le risque de réouverture d’un conflit potentiellement coûteux pour EDF en terme d’image était réel. Ensuite, par ses avancées technologiques, le « Nouveau Poutès » constituera une vitrine mondiale des compétences d’EDF en matière d’hydroélectricité respectueuse de la biodiversité. Enfin, au-delà de la performance technologique, le Nouveau Poutès est un modèle d’ingénierie sociale : après 20 ans d’affrontements, nous avons été capables de co-construire, ensemble, des solutions acceptables par tous. Je pense que nous avons tous, légitimement, matière à en être fiers, dans un pays qui a si peu de culture du dialogue et du compromis de haut vol !
Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko

