Cézallier, le Far-centre

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Trois questions à Emmanuel Boitier, photographe, auteur avec Pierre Jourde de Cézallier, le Far-centre.

ANES : Tout un livre sur le Cézallier ? Un territoire dont personne ou presque n’a jamais entendu parler… C’est une drôle d’idée, non ? Et commercialement, ça n’est pas gagné…

Emmanuel Boitier : Tout cela est vrai. Mais les livres qui répondent à une logique commerciale, ça m’ennuie. Le Cézallier pour moi c’est une histoire d’amour. J’en suis tombé amoureux il y a vingt ans, quand je suis arrivé dans cette région, et c’est ce vide, ce « rien » qui caractérisent ce territoire, qui m’ont séduit. Songez qu’au XIXème siècle il n’était même pas mentionné sur les cartes. Nous parlons d’un territoire de 50 X 50 km, 2 500 km2, avec une densité population d’1 habitant au km2. On pense qu’en Europe les territoires désertiques sont au nord de l’Ecosse, ou en Norvège, mais ici il y a, au beau milieu de la France, ce désert magnifique. Ici il n’y a pas de sommet célèbre, pas de point de vue remarquable, pas de lieu adapté à une performance sportive extraordinaire. Mais ce « vide »-là, pour moi qui le regarde avec les yeux de l’amour, est plein d’infiniment de choses, au sens où Nicolas Bouvier qualifiait lui aussi le « vide ». Cette histoire d’amour que je relate dans ce livre avec mes photos, c’est aussi 10 ans de travail, et depuis quatre ou cinq ans de travail plus intensif. C’est un livre très personnel, mon regard de photographe. Si vous en attendez un manuel de géographie ou un guide touristique, vous serez inévitablement déçu ! Sylvain Tesson, à qui il arrive d’écrire des choses intéressantes, a dit que l’espace, le silence et le froid sont les premiers luxes de demain. Le Cézallier réunit tous ces « luxes » ! Pierre Jourde dit du Cézallier qu’il est « un compromis entre le Far West et l’Asie centrale : le « Far centre ». Nous en avons fait le sous-titre du livre.

ANES : Un livre de photo avec Pierre Jourde c’est inattendu. Il est tout sauf un auteur consensuel !

Emmanuel Boitier : C’est évidemment ce qui m’a plu. Lui aussi, sur ce territoire, a une écriture amoureuse, donc authentique. Il n’st pas dans une posture béate, à la Rousseau. Il dépeint les aspects positifs du territoire, mais aussi ses aspects moins reluisants. Cette exigence d’aller vers sa vérité, d’écrire sans fard, de ne pas faire abstraction de ce qui dérange, lui a valu de gros soucis et de fortes antipathies [son roman Pays perdu a valu à Jourde et à sa famille d’être agressés physiquement et chassés à coup de pierres de son village natal de Lussaud. Il a analysé cette violence dans La première pierre. NDLR]. Mais ce qui m’importe c’est la qualité de son écriture, et sa relation passionnée à ce territoire. Le texte qu’il a écrit pour ce livre est ce que j’ai lu de plus beau, de plus talentueux. Il est en totale résonnance avec ce que j’ai tenté de faire avec mes images. Je n’avais aucune envie d’ « agrémenter » mes photos avec un texte qui en aurait fait l’apologie, ou avec une préface admirative de circonstance, ce genre-là n’apporte rien. Son texte est celui que j’aurais aimé écrire, mais le talent de l’écriture littéraire… c’est lui qui l’a ! Mon écriture à moi est photographique, au sens étymologique : j’écris avec la lumière.

ANES : Vous avez donc recherché un auteur qui puisse écrire un texte cohérent avec vos photos…

Emmanuel Boitier : Non. Si sa vision avait été totalement déconnectée de la mienne, l’intérêt aurait été autre, mais tout aussi réel ! Quand je sollicite un écrivain, c’est pour que son regard et le mien s’enrichissent. Je ne connaissais pas Jourde avant de le solliciter, mais j’étais tombé sur son blog sur le site de l’Obs, où il combattait l’installation d’éoliennes sur ce territoire avec une argumentation qui m’a convaincu. Il ne combattait pas les éoliennes pour elles-mêmes, mais il expliquait que le paysage est un élément de patrimoine. Par la suite j’ai lu son œuvre, j’ai découvert les polémiques auxquelles il a été mêlé. Mais cela m’importe peu. Un auteur islandais que j’aime énormément, Jón Kalman Stefánsson, a écrit que « Un poème et son auteur sont deux choses distinctes, le premier est bien supérieur au second, et parfois très nettement : la poésie est importante, ce que n’est pas son auteur » ! C’est bien pour son œuvre et la qualité de celle-ci que je me suis tourné vers Jourde. De la même façon, je prépare un autre livre sur la Côte d’Opale avec une poète, Nadine Ribault, qui a écrit de très beaux Carnets (Carnets de Kyoto, des Cévennes…), alors que pour ma part je ne suis pas très porté sur la poésie. Mais ce poème qu’elle a écrit sur la Côte d’Opale apporte au livre un tout autre univers, même s’il porte sur le même territoire, le même objet d’affinité, que celui où j’ai porté mon regard de photographe. Cette collaboration avec les écrivains enrichit mon propre travail, c’est cela que je recherche.

Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko