Pesticides : plus on les interdit… plus on en consomme ! (5 mn)

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Un discret document gouvernemental, dévoilé par Les Echos, révèle que la consommation de pesticides est en hausse en France, en dépit des plans Ecophyto 1 et 2, des débats sur le glyphosate, de l’interdiction du métam-sodium, etc. Aux Etats-Unis, l’autorisation d’utilisation du dicamba, une molécule aussi controversée que le glyphosate, vient d’être renouvelée.

C’est écrit en tout petits caractères dans les « annexes budgétaires » éditées par le ministère du budget : en 2017, la France a consommé 94,2 millions de « doses-unité » de pesticides, contre 93,9 millions l’année précédente. Le document ne détaille pas la répartition des diverses molécules dans cet agrégat. Mais il maintient pour 2020 un objectif de 66,5 millions de doses, soit une réduction de près d’un tiers, alors que la tendance est actuellement à la hausse. Il suffit donc d’y croire…

L’annonce cette semaine par l’Agence nationale se sécurité alimentaire (ANSES) du retrait de l’autorisation de mise sur le marché de traitements à base de métam-sodieum contribuera peut-être à se rapprocher de l’objectif. Le métam-sodium est une substance active présente dans des produits phytopharmaceutiques utilisés pour lutter contre les bioagresseurs, tels que les champignons du sol ou les nématodes (des vers du sol dont certains s’attaquent aux cultures). Ces produits servent à désinfecter les sols avant l’installation d’une culture. Ils sont notamment employés sur des cultures maraîchères, telles que la mâche et la tomate, ou encore en horticulture.  Bien qu’ils soient appliqués sur des petites surfaces en plein champ ou sous serres, ces produits nécessitent d’être utilisés en grandes quantités pour agir avec efficacité. Ainsi, la dose d’emploi est comprise entre 300 et 1200 litres par hectare, ce qui représente près de 700 tonnes utilisées chaque année en France. Après réévaluation, l’ANSES a conclu que l’ensemble de ces usages représente un risque pour la santé humaine et l’environnement.

Plusieurs ONG européennes (parmi lesquelles Générations futures) réclament par ailleurs dans un manifeste une réforme complète des systèmes actuels d’évaluation des risques liés aux pesticides et de gestion des risques : « Des conflits d’intérêt majeurspersistent dans le système de réglementation des pesticides, écrivent les ONG. Par exemple, l’industrie effectue ses propres tests de sécurité et participe activement à la conception des méthodes d’évaluation des risques. Des groupes d’experts de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui procèdent à l’examen par les pairs du dossier de candidature et publient un avis sur les critères d’approbation du pesticide, continuent d’inclure des personnes ayant des liens financiers avec l’industrie agrochimique. Les « Monsanto papers », documents internes de Monsanto divulgués dans le cadre d’actions juridiques aux États-Unis, montrent comment l’industrie peut activement subvertir la science. Il est maintenant clair que l’industrie doit être tenue à distance des tests de sécurité, de l’évaluation des risques et de la gestion des risques.

L’absence de mise en œuvre adéquate de la réglementation entraîne un effondrement rapide de la biodiversité (oiseaux, abeilles, papillons, grenouilles et insectes) dans les zones agricoles et de graves conséquences pour la santé humaine (impact sur le cerveau du fœtus et augmentation constante des cas de cancers liés aux hormones tels que le cancer du sein et de la prostate). Outre son incapacité à protéger la santé et l’environnement, le système actuel ne parvient pas non plus à protéger la sécurité alimentaire pour les générations futures, car les pesticides compromettent la biodiversité, les pollinisateurs et la fertilité des sols ».

La situation n’est guère plus encourageante aux Etats-Unis : les autorités américaines ont renouvelé leur feu vert au dicamba, un pesticide populaire mais controversé pour sa tendance à tuer les cultures dans les champs des voisins, en y ajoutant des restrictions, selon un communiqué de l’Agence de protection de l’environnement (EPA). Cet herbicide à large spectre comme le glyphosate existe depuis longtemps. Mais son utilisation s’est intensifiée depuis que Monsanto, la firme américaine récemment rachetée par Bayer, commercialise des semences de soja et de coton génétiquement modifiées pour y résister. A la suite d’un large processus de consultation et alors que la précédente autorisation arrivait à expiration dans quelques jours, l’EPA a décidé d’autoriser pour deux années supplémentaires l’utilisation de ce produit chimique sur les plantes déjà sorties de terre. A temps pour les agriculteurs de passer leurs commandes de semences et pesticides pour la récolte de l’an prochain.

Cette décision est importante, selon le ministre américain de l’Agriculture Sonny Perdue, car elle permet « d’offrir des options aux agriculteurs ». L’utilisation du dicamba sur des semences génétiquement modifiées pour y résister est en effet une aubaine pour certains exploitants au moment où les mauvaises herbes deviennent de plus en plus résistantes à d’autres désherbants. Mais le dicamba, commercialisé par Bayer, BASF et DowDuPont, a tendance à se disperser facilement et à tuer les plantes qui ne sont pas adaptées, suscitant depuis l’arrivée de nouvelles formulations sur le marché il y a deux ans les vives critiques de certains agriculteurs, agronomes et défenseurs de la biodiversité. Pour éviter le plus possible les contaminations involontaires, l’EPA a durci les conditions d’utilisation du dicamba, interdisant notamment son épandage plus de 45 jours après les semis de soja et 60 jours après les semis de coton.  Le pesticide ne pourra par ailleurs être appliqué que par des personnes certifiées. Et ces dernières devront attendre une heure après le lever du soleil et s’arrêter deux heures avant son coucher pour l’épandre. Bayer s’est félicité du feu vert de l’EPA, qui « permet de continuer à offrir aux agriculteurs un outil dont ils ont fortement besoin pour contrôler les mauvaises herbes », a commenté Ryan Rubischko, responsable du portefeuille de produits lié au dicamba pour le groupe.  Le géant de la pharmacie et de l’agro-chimie mise beaucoup sur ce produit, ses semences résistantes au dicamba ayant déjà été utilisées cet été sur près de la moitié des champs de soja aux Etats-Unis.

L’annexe budgétaire

Le manifeste des ONG