Sécheresse, incendies : inquiétude pour la forêt

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Les sécheresses répétées des dernières années, liées au réchauffement climatique, ont des répercussions sur la santé des forêts dans le monde. Et les gigantesques incendies qu’ont connus cet été la Grèce, le Portugal, la Sibérie et – dans une bien moindre mesure- la France, aggravent encore ce constat.

« Les dégâts liés à la sécheresse sur la forêt française sont de bien plus grande ampleur que ce qui était attendu », déclare Morgane Goudet, chargée de mission au Département de la santé des forêts (ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation). Depuis plusieurs semaines, l’état sanitaire des forêts françaises se dégrade et un phénomène de mortalité de plusieurs essences s’accentue dans des proportions jamais connues. En 2019, la situation pourrait concerner 20% de la récolte en forêt publique. En effet, sur les 12 millions de m3 de récolte annuelle, les forestiers attendent au moins 2 millions de m3 de bois récoltés en raison de la sécheresse.

Si le phénomène est global puisqu’il s’étend sur l’ensemble du territoire métropolitain, les mortalités se concentrent sur le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté, le nord des Alpes, la Normandie et la Picardie. Epicéas, sapins pectinés, hêtres… Les arbres sont en état de stress hydrique. Autrement dit, ils souffrent d’une pénurie d’eau. En cause : une année 2018 marquée par une sécheresse exceptionnelle et particulièrement longue qui s’est étendue de juin à octobre. Cette sécheresse critique a été aggravée par des températures anormalement élevées. D’après Météo France, l’année 2018 a été la plus chaude depuis 1900. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

Si à l’échelle mondiale les experts du climat du Giec s’inquiètent de la déforestation, en Europe –où la principale déforestation remonte au Moyen-Age– le défi est plutôt de développer des forêts plus résilientes, soulignent chercheurs et forestiers. « La surface forestière s’accroît de manière continue en Europe », indique Fanny-Pomme Langue, secrétaire générale de la Confédération européenne des propriétaires forestiers (CEPF), chiffres à l’appui: l’Union européenne a gagné 9 millions d’hectares de forêts en 25 ans, à 183 millions d’hectares. Rien qu’en France, la superficie de la forêt a doublé depuis 1850, de 8 à 16,9 millions d’hectares. « On n’est pas du tout dans une problématique de déforestation comme au Brésil, ni de reforestation comme en Ethiopie,confirme Brigitte Musch, généticienne au département recherche et développement de l’Office national
des forêts (ONF), expliquant qu’il faut plutôt restaurer l’équilibre rompu » des forêts.  Car si celles-ci s’étendent, du fait de la déprise agricole et du reboisement, leur santé se dégrade: dépérissement avec la récurrence des sécheresses, augmentation des tempêtes et des feux de forêt touchant désormais jusqu’aux pays nordiques, prolifération des parasites dans les écorces liée à la hausse des températures… « La grosse menace en ce moment, ce sont les scolytes qui attaquent les épicéas et les sapins dans tout l’est de la France mais aussi l’Allemagne, la Tchéquie, la Belgique, souligne Antoine d’Amécourt, président de la Fédération française des syndicats de forestiers privés (Fransylva). C’est un vrai problème, énormément d’arbres vont se retrouver secs».Il s’inquiète également pour les frênes, malades du champignon chalarose.  Dans 10 ou 15 ans, les essences du Sud seront peut-être adaptées à la Bretagne et celles de Bretagne à l’Écosse », prévient M. D’Amécourt.  Les chercheurs tentent donc d’identifier les essences les plus adaptées aux différents sols et climats, pour accélérer leur migration géographique naturelle vers des zones plus favorables. L’ONF mène par exemple des expérimentations de « migration assistée » en forêt de Verdun, où sont plantées des graines de sapins du sud de la France. Mais « à la vitesse à laquelle les températures progressent, il faudrait faire migrer le chêne, qui se déplace de 300 m par an vers le Nord, 10 fois plus vite! »,insiste Olivier Picard, directeur en recherche-développement du Centre national de la propriété forestière (CNPF). Autre option: implanter des espèces étrangères, qui résistent mieux à la chaleur, et surveiller comment elles s’adaptent, leur croissance ou leur feuillaison dans de nouvelles régions.  « Du sud du Portugal jusqu’à l’Écosse, on teste des arbres qui viennent de Chine, des cèdres du Maghreb, des pins de Turquie, etc », détaille M. Picard, également coordinateur du réseau Adaptation des forêts au changement climatique (Aforce), qui a participé au programme « Arboretums » de plantations expérimentales sur 38 sites en Europe.

L’association de différentes variétés dans une même parcelle pourrait par ailleurs faciliter des croisements génétiques, et la naissance d’arbres plus résistants aux aléas climatiques. Les forestiers repensent également leur gestion, en réduisant le nombre d’arbres à l’hectare pour diminuer la pression sur les ressources en eau, en diversifiant les variétés pour endiguer la progression des ravageurs et des feux de forêts, ou même en exploitant davantage les forêts. « Ne pas trop récolter et laisser vieillir les arbres n’est pas forcément favorable sur le long terme,explique M. Picard, affirmant que récolter n’est pas déforester: il faut récolter des arbres comme on récolte les blés », pour assurer le cycle de régénération des forêts. Cela fait aussi fonctionner « la pompe carbone », assure-t-il: les produits qui sont tirés du bois permettent des économies d’énergies fossiles en se substituant aux matériaux de construction tels que le béton. Avec 8 milliards de tonnes de CO2 absorbés chaque année dans le monde, selon l’ONF, la forêt constitue le deuxième plus grand puits de carbone de la planète, après les océans.

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