Ciel, mes bijoux !

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Il aura donc suffi de trois monte-en-l’air plus hardis que la moyenne pour déchainer le chœur assourdissant des Castafiore éplorées, des pleureuses patentées qui reniflent bruyamment sur la perte « inestimable » (forcément) de notre patrimoine national. A leurs yeux embués de larmes crocodiliennes, ce cambriolage est le symbole incontestable de l’effondrement de notre civilisation, du déclassement de notre merveilleux pays, ou de l’incurie de nos dirigeants. Et sans doute des trois à la fois. Ah, elle est belle, la France !

Mais pendant qu’ils nous infligent leurs lamentos dégoulinants, les mêmes organisent en douce le casse de joyaux infiniment plus précieux que la bimbeloterie impériale dont personne ne se souciait jusqu’à dimanche.

En France, 20 000 kilomètres de haies disparaissent chaque année. Or les haies rendent des services essentiels, dont la valeur est sans commune mesure avec les quelques millions d’euros des cailloux dérobés au Louvre. Elles sont sources de fraîcheur en période de canicule, procurent aux bovins une ombre bienfaitrice, protègent les cultures en servant de brise-vent, améliorent les rendements et contribuent à la qualité de l’eau. En outre, elles freinent l’érosion des sols, limitent l’envasement des canaux et abritent une incroyable diversité d’espèces animales et végétales, parmi lesquelles beaucoup d’auxiliaires des cultures.

En 2023, le ministère de l’agriculture annonçait un « Pacte haies », doté de 110 millions d’euros par an. Encouragés par ce coup de pouce, des pépiniéristes ont entrepris de produire les plants nécessaires pour atteindre l’objectif officiel de replanter 50 000 kilomètres de haies d’ici 2030 (objectif au demeurant fort timoré…). Dès 2024, ce financement était réduit de moitié, à 45 millions d’euros. Et pour 2025 ? 4 misérables millions d’euros. 27 fois moins que l’engagement initial ! Certains pépiniéristes ont dû renoncer à 90 % de leur production ! Dans les Hauts-de-France, l’enveloppe est passée de 10 millions d’euros en 2024 à 454 741 euros en 2025.

Interpelé par une députée sur ce fric-frac pour lequel aucune disqueuse ni aucune nacelle n’ont été utilisées, aucune vitrine fracturée, le gouvernement lui a répondu, dans cette langue inimitable que seuls maîtrisent les petits marquis des cabinets ministériels, que « les moyens dédiés aux dispositifs d’investissement s’inscrivent dans la trajectoire de maîtrise des comptes publics ». Imparable !

Mais personne, parmi les toutologues qui polluent ordinairement les antennes, ne s’est précipité pour déplorer ce méfait-là… Les coupables courent (et sévissent) toujours.