« Ne me parlez pas d’acquis sociaux, mais de conquis sociaux. Car le patronat ne désarme jamais » : ministre du Travail de 1945 à 1947, Ambroise Croizat est l’homme qui a concrétisé « Les jours heureux », cette folle utopie conçue au plus noir de la nuit, programme du Conseil national de la Résistance adopté le 15 mars 1944. L’assurance maladie solidaire, les caisses de retraite par répartition, la gestion des allocations familiales, la rémunération des heures supplémentaires, les comités d’entreprise, c’est son ministère qui les a créés. Syndicaliste et communiste, il avait vu dès 1938 un président du Conseil « de gauche » (Edouard Daladier) renier les avantages sociaux conquis en 1936, telle la semaine de 40 heures, au motif qu’il fallait travailler plus pour financer la guerre qui s’annonçait…
Né un siècle avant le mouvement écologiste, le mouvement ouvrier a appris depuis belle lurette, lui, que « rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur », comme l’écrivait Louis Aragon (tiens, encore un communiste). C’est ce qu’expérimente aujourd’hui l’écologie. Candides, nous avions pu croire que les voies de la raison, l’instinct de survie de notre espèce, ou le simple constat des ravages que notre frénésie extractiviste occasionne à notre maison commune (vous savez, celle qui brûle) nous conduisait à plus de sagesse, à une coexistence pacifiée avec le reste du Vivant. Bien sûr, il fallait vaincre des résistances. Bien sûr, tout ça n’allait pas assez vite. Mais faute de l’avoir expérimenté, le grand bond en arrière que nous vivons aujourd’hui nous était, hier encore, inconcevable.
Nous n’avions pas entendu l’avertissement d’Ambroise Croizat : le patronat ne désarme jamais. Ni sur le front social, ni sur le front écologique. Voir aujourd’hui les potentats du CAC 40 se prosterner aux pieds de Donald Trump et d’Elon Musk, les voir applaudir à un pouvoir obscurantiste qui démantèle les laboratoires de recherche et les agences environnementales, entendre nos trumpistes domestiques réclamer la dissolution de l’ADEME ou de l’Office français de la biodiversité (OFB), ou un Premier ministre livrer les fonctionnaires de l’OFB en pâture aux agro-terroristes, devrait nous déniaiser à jamais.
Ne parlons plus d’acquis écologiques, mais de conquis écologiques. Et sachons qu’il faudra inlassablement les défendre.

