🇫🇷 France : demain, la nature au cœur des villes ?

1976
EcoQuartier Prades-le-Lez
⏱ Lecture 7 mn.

De plus en plus de programmes immobiliers misent sur les solutions fondées sur la nature, tournant le dos à l’urbanisme des décennies précédentes basé sur les immeubles denses ou sur l’étalement urbain.

Quelle drôle d’idée ! Un amphithéâtre de verdure enchâssé entre des immeubles modernes, pas très hauts, aux formes cubiques, imbriqués les uns dans les autres dans un quartier découpé par de larges bandes de végétation…

Nous sommes à Prades-le-Lez, dans le sud de la France : au sud, la Méditerranée est à moins de 20 km. Au nord, le massif montagneux des Cévennes est à 30 km. A intervalles réguliers, les masses nuageuses qui se constituent sur la mer sont poussées vers le nord par les vents marins, et arrêtées par la montagne : elles se déversent alors par des pluies torrentielles, brèves mais d’une intensité ravageuse. Quartiers inondés, routes coupées, équipements publics dégradés ou détruits, et dans le pire des cas victimes humaines à déplorer : les « épisodes cévenols » -c’est ainsi que l’on nomme ces déluges dans la région- sont devenus de plus en plus fréquents et violents au fil des années. A cause du dérèglement climatique bien sûr, mais pas seulement : l’explosion démographique de la région depuis les années 1980 a généré une forte artificialisation des terrains. La région Occitanie, où se trouve Prades-le-Lez, accueille chaque année 50 000 nouveaux habitants. Il faut sans cesse construire des immeubles pour les loger, des routes pour leurs déplacements, des supermarchés (et les parkings qui vont avec) pour les approvisionner, des écoles pour leurs enfants, des équipements publics… Chaque nouveau ménage accueilli en Occitanie génère, pour son habitat, une artificialisation moyenne de 707 m2. Chaque année, c’est l’équivalent d’un parking de 2,7 millions de places qui est artificialisé dans la région, soit 5 places de parking par minute (y compris la nuit et le week-end !). Toutes ces surfaces imperméabilisées ne permettent plus à l’eau de pluie de s’infiltrer, et elles accélèrent son ruissellement, aggravant les dégâts que ces masses d’eau occasionnent lors des épisodes cévenols.

D’où l’amphithéâtre de verdure, exemple d’une « solution fondée sur la nature » : « Il s’agît d’un ouvrage de rétention hydraulique », explique Marc Lançon, architecte associé au cabinet Garcia-Diaz. C’est lui qui a conçu, il y a une quinzaine d’années, ce quartier Viala-est qui bénéficie aujourd’hui du label « EcoQuartier ». « Notre idée était de ne pas faire un ouvrage purement technique pour stocker de l’eau quelques jours dans l’année, mais de profiter de la présence de l’eau pour favoriser la biodiversité au cœur du quartier ». Et d’offrir aux habitants un écrin de verdure pour leur logement. Au Viala-est, la biodiversité est partout : dans les espaces publics, plus généreux que dans la moyenne des projets comparables, et pour lesquels des espèces locales, rustiques, adaptées aux conditions climatiques et à la nature du sol, ont été sélectionnées. Avantage : moins d’entretien à prévoir. « Nous avons voulu livrer un ouvrage aussi pérenne que possible,précise Marc Lançon, d’où ce choix d’espèces locales. Bien sûr, il faut élaguer, faucher de temps en temps, cela coûte plus cher que l’entretien de surfaces uniformément minérales. Pour la commune, ces espaces doivent être gérés comme  des jardins publics ».

Les Solutions fondées sur la nature

Les Solutions fondées sur la nature sont les actions qui s’appuient sur les écosystèmes afin de relever les défis globaux comme la lutte contre les changements climatiques, la gestion des risques naturels, la santé, l’accès à l’eau, la sécurité alimentaire… En effet, des écosystèmes sains, résilients, fonctionnels et diversifiés fournissent de nombreux services écosystémiques et permettent donc le développement de solutions au bénéfice de nos sociétés et de la biodiversité, dans le cadre des changements globaux. Ce concept est promu, en France et au niveau mondial, par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Quand le quartier a été conçu dans les années 2000, il s’agissait d’occuper un terrain oublié de l’urbanisation. En 1975, Prades-le-Lez était un village de 900 habitants, serré autour de son clocher et de sa mairie. Aujourd’hui, c’est une petite ville de 6000 habitants. Dans ce territoire rural, pas question de construire des tours ou des barres d’immeubles pour les loger. Ce qu’ils venaient chercher ici, c’est la tranquillité, le calme, la nature. Et une forme d’entre-soi, pour une classe moyenne soucieuse d’épargner à ses enfants la rudesse des quartiers populaires. Pendant quarante ans, les lotissements ont fleuri un peu partout : maisons toutes identiques et vite construites, avec leur jardin devant et derrière et le barbecue sur la pelouse, de plus en plus éloignées du centre-bourg et des services, et surtout des lieux de travail, nécessitant le plus souvent deux voitures par foyer, voire trois ou quatre quand les enfants grandissent… Mais la loi « SRU » (Solidarité et renouvellement urbain), votée en 2000, pénalise les communes qui comptent moins de 20 % de logements sociaux (elles doivent payer des pénalités à l’Etat). Le projet Viala-est, qui venait conclure l’urbanisation de cette partie de Prades-le-Lez, devait donc contribuer à pallier ce manque de mixité sociale, en mêlant logements locatifs sociaux et logements en accession à la propriété. Pour surmonter l’hostilité des propriétaires de pavillons à cette perspective, la qualité environnementale du projet a constitué un atout précieux : « les échanges avec les riverains ont été longs, et parfois compliqués, se rappelle Marc Lançon. Pour conserver leur vue sur le grand paysage alentour, nous avons limité la hauteur du bâti, y compris dans les immeubles collectifs ».Et on a accueilli partout la nature et la biodiversité : dans le quartier, on se déplace à pied ou à vélo, et toutes les voies de circulation sont largement bordées de bandes végétales, constituant des corridors verts qui connectent les espaces non bâtis, pour le plus grand profit des insectes, rongeurs, etc.  Les espaces publics et privés ne sont pas délimités par des murs ou des murets, mais par des clôtures de barreaux verticaux suffisamment espacés pour permettre aux animaux de passer. Avant le premier coup de pioche, un repérage et un diagnostic d’arbres et de structures végétales ont été commandés à un bureau d’études spécialisé. Deux ensembles arborés, et dix arbres isolés, ont été repérés comme intéressants : ils ont été conservés et valorisés dans le projet.

EcoQuartier Prades-le-Lez

Les choix d’urbanisme qui ont guidé la conception de Viala-est illustrent une volonté grandissante des élus et des promoteurs de faire de la nature un élément structurant de leurs projets d’aménagement urbain. Une volonté qui se manifeste de mille manières dans les projets. Des nichoirs à martinets et des gîtes pour les chauves-souris ont été intégrés au bâti lors de la construction de l’EcoQuartier de La Barberie à Changé (Mayenne, centre de la France). Lors de la transformation en EcoQuartier de l’ancienne caserne de Bonne à Grenoble, dans les Alpes, des nichoirs ont aussi été prévus, de même que des plans inclinés sur les berges des bassins pour permettre aux batraciens et aux rongeurs de les remonter. Dans le quartier des Docks à Ris-Orangis, en région parisienne, des structures métalliques apposées sur les murs permettent la pousse de plantes grimpantes, qui protègent les bâtiments contre les agressions du climat (pluie, vent, température). Dans ces quartiers, mais aussi dans d’autres secteurs plus traditionnels, les éclairages publics sont rénovés pour éviter les déperditions de lumière, et de plus en plus souvent éteints au milieu de la nuit. Avantage : économies d’énergie et protection des oiseaux, insectes et autres chauves-souris que la pollution lumineuse désoriente ou dont elle perturbe la reproduction. Et pour l’entretien de leurs espaces verts, des communes se tournent de plus en plus vers des solutions elles-mêmes fondées sur la nature. Tout près de Prades-le-Lez, à Montpellier, c’est à un troupeau de moutons qu’a été confiée la mission de tondre les prairies du parc Malbosc, un vaste espace végétal au nord de la ville, à proximité des quartiers « sensibles » de la Mosson et du Petit-Bard, où joggeurs et promeneurs se croisent toute l’année. Une entreprise de la région de Toulouse, Biocenys, propose aux mairies le service de troupeaux pour remplir cette fonction.

A cet engouement nouveau pour l’éco-urbanisme, plusieurs causes. Le dérèglement climatique, d’abord, oblige à intégrer la prévention des canicules dans les projets, en particulier dans le sud de la France : en créant des îlots de fraicheur urbains, les quartiers « éco-conçus » contribuent à la régulation thermique du bâti, et donc au confort des habitants. La canicule de 2003 a causé la mort de près de 20 000 personnes en France, et 70 000 en Europe. Le houppier des arbres procure une ombre portée au sol et sur les bâtiments, créant des zones de confort où la température ressentie est moins élevée. Et puis, il y a la santé : toutes les études montrent que la présence de nature à proximité des logements incite leurs occupants à passer plus de temps dehors, et favorise les activités physiques telles que la marche, la pratique du sport ou des jeux. Et cela, quelles que soient les tranches d’âges considérées. La conception écologique des quartiers crée un environnement plus favorable aux mobilités actives comme la marche ou lé vélo, et au recours aux transports collectifs. En outre, la présence de nature en ville joue un rôle sur la qualité de l’air que respirent les habitants ; par leur métabolisme, les végétaux participent à la fixation de certains polluants atmosphériques, comme les oxydes d’azote, le monoxyde et le dioxyde de carbone, en partie absorbés par des orifices situés à la surface des feuilles –les stomates- qui interviennent dans la photosynthèse et la respiration des végétaux.

Les Ecoquartiers

Un écoquartier est un projet d’aménagement urbain visant à intégrer des objectifs de développement durable et à réduire son empreinte écologique. De ce fait, il insiste sur la prise en compte de l’ensemble des enjeux environnementaux en leur attribuant des niveaux d’exigence ambitieux. En France, le ministère de la Transition écologique a créé le label « ÉcoQuartier », attribué à l’issue d’un processus comprenant la signature de la Charte des Écoquartiers par des élus et leurs partenaires. Cette charte contient 20 engagements répartis en quatre parties majeures : « Démarche et processus », « Cadre de vie et usagers », « Développement territorial » & « Environnement et climat ».  L’obtention du label « ÉcoQuartier » s’inscrit dans une démarche volontaire et partenariale, aucune aide financière n’est prévue.

Enfin, de plus en plus de décideurs sont sensibles aux enjeux liés à la protection de la biodiversité pour elle-même : l’effondrement de la diversité biologique constitue une menace aussi urgente que le dérèglement climatique. Dans son rapport publié en  octobre 2020, le réseau mondial d’experts sur la biodiversité (IPBES) mettait en évidence un inquiétant déclin des espèces provoquant déjà des effets graves sur les populations humaines du monde entier. Avec 1 million d’espèces menacées d’extinction, l’IPBES préconise d’opérer un véritable changement systémique afin de protéger la nature.

Pour limiter l’impact de l’action humaine sur la biodiversité, les aménageurs sont enclins à favoriser la nature dans leurs projets, à veiller aux connexions écologiques, etc.

Il serait pour autant illusoire de penser qu’une telle conversion à des solutions d’urbanisme fondées sur la nature serait facile à conduire. Ainsi, lors des élections municipales de 2020, la maire sortante de Paris Anne Hidalgos’est engagée à créer des forêts urbaines sur plusieurs grandes places de la capitale. Après sa réélection, les difficultés sont apparues : planter des arbres sur des places minéralisées ? Mais quels variétés choisir, pour qu’elle s’adaptent aux conditions urbaines ? Et comment leur fournir le substrat pour s’enraciner ? Le problème se complique encore quand, sous le place choisie, existe un parking souterrain, comme c’est le cas sous la place de la Comédie à Montpellier, où il est également prévu de planter des arbres pour créer un îlot de fraîcheur. Pour supporter le poids de la terre qu’il faudrait apporter pour installer ces arbres, il sera nécessaire de bâtir des piliers dans les étages inférieurs du parking. Avant que les arbres s’élancent vers le ciel, le coût du programme risque de s’envoler très, très haut…