🇫🇷 France : demain, la nature au cƓur des villes ?

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De plus en plus de programmes immobiliers misent sur les solutions fondĂ©es sur la nature, tournant le dos Ă  l’urbanisme des dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes basĂ© sur les immeubles denses ou sur l’étalement urbain.

Quelle drĂŽle d’idĂ©e ! Un amphithĂ©Ăątre de verdure enchĂąssĂ© entre des immeubles modernes, pas trĂšs hauts, aux formes cubiques, imbriquĂ©s les uns dans les autres dans un quartier dĂ©coupĂ© par de larges bandes de vĂ©gĂ©tation


Nous sommes Ă  Prades-le-Lez, dans le sud de la France : au sud, la MĂ©diterranĂ©e est Ă  moins de 20 km. Au nord, le massif montagneux des CĂ©vennes est Ă  30 km. A intervalles rĂ©guliers, les masses nuageuses qui se constituent sur la mer sont poussĂ©es vers le nord par les vents marins, et arrĂȘtĂ©es par la montagne : elles se dĂ©versent alors par des pluies torrentielles, brĂšves mais d’une intensitĂ© ravageuse. Quartiers inondĂ©s, routes coupĂ©es, Ă©quipements publics dĂ©gradĂ©s ou dĂ©truits, et dans le pire des cas victimes humaines Ă  dĂ©plorer : les « épisodes cĂ©venols » -c’est ainsi que l’on nomme ces dĂ©luges dans la rĂ©gion- sont devenus de plus en plus frĂ©quents et violents au fil des annĂ©es. A cause du dĂ©rĂšglement climatique bien sĂ»r, mais pas seulement : l’explosion dĂ©mographique de la rĂ©gion depuis les annĂ©es 1980 a gĂ©nĂ©rĂ© une forte artificialisation des terrains. La rĂ©gion Occitanie, oĂč se trouve Prades-le-Lez, accueille chaque annĂ©e 50 000 nouveaux habitants. Il faut sans cesse construire des immeubles pour les loger, des routes pour leurs dĂ©placements, des supermarchĂ©s (et les parkings qui vont avec) pour les approvisionner, des Ă©coles pour leurs enfants, des Ă©quipements publics
 Chaque nouveau mĂ©nage accueilli en Occitanie gĂ©nĂšre, pour son habitat, une artificialisation moyenne de 707 m2. Chaque annĂ©e, c’est l’équivalent d’un parking de 2,7 millions de places qui est artificialisĂ© dans la rĂ©gion, soit 5 places de parking par minute (y compris la nuit et le week-end !). Toutes ces surfaces impermĂ©abilisĂ©es ne permettent plus Ă  l’eau de pluie de s’infiltrer, et elles accĂ©lĂšrent son ruissellement, aggravant les dĂ©gĂąts que ces masses d’eau occasionnent lors des Ă©pisodes cĂ©venols.

D’oĂč l’amphithĂ©Ăątre de verdure, exemple d’une « solution fondĂ©e sur la nature » : « Il s’agĂźt d’un ouvrage de rĂ©tention hydraulique », explique Marc Lançon, architecte associĂ© au cabinet Garcia-Diaz. C’est lui qui a conçu, il y a une quinzaine d’annĂ©es, ce quartier Viala-est qui bĂ©nĂ©ficie aujourd’hui du label « EcoQuartier ». « Notre idĂ©e Ă©tait de ne pas faire un ouvrage purement technique pour stocker de l’eau quelques jours dans l’annĂ©e, mais de profiter de la prĂ©sence de l’eau pour favoriser la biodiversitĂ© au cƓur du quartier ». Et d’offrir aux habitants un Ă©crin de verdure pour leur logement. Au Viala-est, la biodiversitĂ© est partout : dans les espaces publics, plus gĂ©nĂ©reux que dans la moyenne des projets comparables, et pour lesquels des espĂšces locales, rustiques, adaptĂ©es aux conditions climatiques et Ă  la nature du sol, ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es. Avantage : moins d’entretien Ă  prĂ©voir. « Nous avons voulu livrer un ouvrage aussi pĂ©renne que possible,prĂ©cise Marc Lançon, d’oĂč ce choix d’espĂšces locales. Bien sĂ»r, il faut Ă©laguer, faucher de temps en temps, cela coĂ»te plus cher que l’entretien de surfaces uniformĂ©ment minĂ©rales. Pour la commune, ces espaces doivent ĂȘtre gĂ©rĂ©s comme  des jardins publics ».

Les Solutions fondées sur la nature

Les Solutions fondĂ©es sur la nature sont les actions qui s’appuient sur les Ă©cosystĂšmes afin de relever les dĂ©fis globaux comme la lutte contre les changements climatiques, la gestion des risques naturels, la santĂ©, l’accĂšs Ă  l’eau, la sĂ©curitĂ© alimentaire
 En effet, des Ă©cosystĂšmes sains, rĂ©silients, fonctionnels et diversifiĂ©s fournissent de nombreux services Ă©cosystĂ©miques et permettent donc le dĂ©veloppement de solutions au bĂ©nĂ©fice de nos sociĂ©tĂ©s et de la biodiversitĂ©, dans le cadre des changements globaux. Ce concept est promu, en France et au niveau mondial, par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Quand le quartier a Ă©tĂ© conçu dans les annĂ©es 2000, il s’agissait d’occuper un terrain oubliĂ© de l’urbanisation. En 1975, Prades-le-Lez Ă©tait un village de 900 habitants, serrĂ© autour de son clocher et de sa mairie. Aujourd’hui, c’est une petite ville de 6000 habitants. Dans ce territoire rural, pas question de construire des tours ou des barres d’immeubles pour les loger. Ce qu’ils venaient chercher ici, c’est la tranquillitĂ©, le calme, la nature. Et une forme d’entre-soi, pour une classe moyenne soucieuse d’épargner Ă  ses enfants la rudesse des quartiers populaires. Pendant quarante ans, les lotissements ont fleuri un peu partout : maisons toutes identiques et vite construites, avec leur jardin devant et derriĂšre et le barbecue sur la pelouse, de plus en plus Ă©loignĂ©es du centre-bourg et des services, et surtout des lieux de travail, nĂ©cessitant le plus souvent deux voitures par foyer, voire trois ou quatre quand les enfants grandissent
 Mais la loi « SRU » (SolidaritĂ© et renouvellement urbain), votĂ©e en 2000, pĂ©nalise les communes qui comptent moins de 20 % de logements sociaux (elles doivent payer des pĂ©nalitĂ©s Ă  l’Etat). Le projet Viala-est, qui venait conclure l’urbanisation de cette partie de Prades-le-Lez, devait donc contribuer Ă  pallier ce manque de mixitĂ© sociale, en mĂȘlant logements locatifs sociaux et logements en accession Ă  la propriĂ©tĂ©. Pour surmonter l’hostilitĂ© des propriĂ©taires de pavillons Ă  cette perspective, la qualitĂ© environnementale du projet a constituĂ© un atout prĂ©cieux : « les Ă©changes avec les riverains ont Ă©tĂ© longs, et parfois compliquĂ©s, se rappelle Marc Lançon. Pour conserver leur vue sur le grand paysage alentour, nous avons limitĂ© la hauteur du bĂąti, y compris dans les immeubles collectifs ».Et on a accueilli partout la nature et la biodiversité : dans le quartier, on se dĂ©place Ă  pied ou Ă  vĂ©lo, et toutes les voies de circulation sont largement bordĂ©es de bandes vĂ©gĂ©tales, constituant des corridors verts qui connectent les espaces non bĂątis, pour le plus grand profit des insectes, rongeurs, etc.  Les espaces publics et privĂ©s ne sont pas dĂ©limitĂ©s par des murs ou des murets, mais par des clĂŽtures de barreaux verticaux suffisamment espacĂ©s pour permettre aux animaux de passer. Avant le premier coup de pioche, un repĂ©rage et un diagnostic d’arbres et de structures vĂ©gĂ©tales ont Ă©tĂ© commandĂ©s Ă  un bureau d’études spĂ©cialisĂ©. Deux ensembles arborĂ©s, et dix arbres isolĂ©s, ont Ă©tĂ© repĂ©rĂ©s comme intĂ©ressants : ils ont Ă©tĂ© conservĂ©s et valorisĂ©s dans le projet.

EcoQuartier Prades-le-Lez

Les choix d’urbanisme qui ont guidĂ© la conception de Viala-est illustrent une volontĂ© grandissante des Ă©lus et des promoteurs de faire de la nature un Ă©lĂ©ment structurant de leurs projets d’amĂ©nagement urbain. Une volontĂ© qui se manifeste de mille maniĂšres dans les projets. Des nichoirs Ă  martinets et des gĂźtes pour les chauves-souris ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s au bĂąti lors de la construction de l’EcoQuartier de La Barberie Ă  ChangĂ© (Mayenne, centre de la France). Lors de la transformation en EcoQuartier de l’ancienne caserne de Bonne Ă  Grenoble, dans les Alpes, des nichoirs ont aussi Ă©tĂ© prĂ©vus, de mĂȘme que des plans inclinĂ©s sur les berges des bassins pour permettre aux batraciens et aux rongeurs de les remonter. Dans le quartier des Docks Ă  Ris-Orangis, en rĂ©gion parisienne, des structures mĂ©talliques apposĂ©es sur les murs permettent la pousse de plantes grimpantes, qui protĂšgent les bĂątiments contre les agressions du climat (pluie, vent, tempĂ©rature). Dans ces quartiers, mais aussi dans d’autres secteurs plus traditionnels, les Ă©clairages publics sont rĂ©novĂ©s pour Ă©viter les dĂ©perditions de lumiĂšre, et de plus en plus souvent Ă©teints au milieu de la nuit. Avantage : Ă©conomies d’énergie et protection des oiseaux, insectes et autres chauves-souris que la pollution lumineuse dĂ©soriente ou dont elle perturbe la reproduction. Et pour l’entretien de leurs espaces verts, des communes se tournent de plus en plus vers des solutions elles-mĂȘmes fondĂ©es sur la nature. Tout prĂšs de Prades-le-Lez, Ă  Montpellier, c’est Ă  un troupeau de moutons qu’a Ă©tĂ© confiĂ©e la mission de tondre les prairies du parc Malbosc, un vaste espace vĂ©gĂ©tal au nord de la ville, Ă  proximitĂ© des quartiers « sensibles » de la Mosson et du Petit-Bard, oĂč joggeurs et promeneurs se croisent toute l’annĂ©e. Une entreprise de la rĂ©gion de Toulouse, Biocenys, propose aux mairies le service de troupeaux pour remplir cette fonction.

A cet engouement nouveau pour l’éco-urbanisme, plusieurs causes. Le dĂ©rĂšglement climatique, d’abord, oblige Ă  intĂ©grer la prĂ©vention des canicules dans les projets, en particulier dans le sud de la France : en crĂ©ant des Ăźlots de fraicheur urbains, les quartiers « éco-conçus » contribuent Ă  la rĂ©gulation thermique du bĂąti, et donc au confort des habitants. La canicule de 2003 a causĂ© la mort de prĂšs de 20 000 personnes en France, et 70 000 en Europe. Le houppier des arbres procure une ombre portĂ©e au sol et sur les bĂątiments, crĂ©ant des zones de confort oĂč la tempĂ©rature ressentie est moins Ă©levĂ©e. Et puis, il y a la santé : toutes les Ă©tudes montrent que la prĂ©sence de nature Ă  proximitĂ© des logements incite leurs occupants Ă  passer plus de temps dehors, et favorise les activitĂ©s physiques telles que la marche, la pratique du sport ou des jeux. Et cela, quelles que soient les tranches d’ñges considĂ©rĂ©es. La conception Ă©cologique des quartiers crĂ©e un environnement plus favorable aux mobilitĂ©s actives comme la marche ou lĂ© vĂ©lo, et au recours aux transports collectifs. En outre, la prĂ©sence de nature en ville joue un rĂŽle sur la qualitĂ© de l’air que respirent les habitants ; par leur mĂ©tabolisme, les vĂ©gĂ©taux participent Ă  la fixation de certains polluants atmosphĂ©riques, comme les oxydes d’azote, le monoxyde et le dioxyde de carbone, en partie absorbĂ©s par des orifices situĂ©s Ă  la surface des feuilles –les stomates- qui interviennent dans la photosynthĂšse et la respiration des vĂ©gĂ©taux.

Les Ecoquartiers

Un Ă©coquartier est un projet d’amĂ©nagement urbain visant Ă  intĂ©grer des objectifs de dĂ©veloppement durable et Ă  rĂ©duire son empreinte Ă©cologique. De ce fait, il insiste sur la prise en compte de l’ensemble des enjeux environnementaux en leur attribuant des niveaux d’exigence ambitieux. En France, le ministĂšre de la Transition Ă©cologique a crĂ©Ă© le label « ÉcoQuartier », attribuĂ© Ă  l’issue d’un processus comprenant la signature de la Charte des Écoquartiers par des Ă©lus et leurs partenaires. Cette charte contient 20 engagements rĂ©partis en quatre parties majeures : « DĂ©marche et processus », « Cadre de vie et usagers », « DĂ©veloppement territorial » & « Environnement et climat ».  L’obtention du label “ÉcoQuartier” s’inscrit dans une dĂ©marche volontaire et partenariale, aucune aide financiĂšre n’est prĂ©vue.

Enfin, de plus en plus de dĂ©cideurs sont sensibles aux enjeux liĂ©s Ă  la protection de la biodiversitĂ© pour elle-mĂȘme : l’effondrement de la diversitĂ© biologique constitue une menace aussi urgente que le dĂ©rĂšglement climatique. Dans son rapport publiĂ© en  octobre 2020, le rĂ©seau mondial d’experts sur la biodiversitĂ© (IPBES) mettait en Ă©vidence un inquiĂ©tant dĂ©clin des espĂšces provoquant dĂ©jĂ  des effets graves sur les populations humaines du monde entier. Avec 1 million d’espĂšces menacĂ©es d’extinction, l’IPBES prĂ©conise d’opĂ©rer un vĂ©ritable changement systĂ©mique afin de protĂ©ger la nature.

Pour limiter l’impact de l’action humaine sur la biodiversitĂ©, les amĂ©nageurs sont enclins Ă  favoriser la nature dans leurs projets, Ă  veiller aux connexions Ă©cologiques, etc.

Il serait pour autant illusoire de penser qu’une telle conversion Ă  des solutions d’urbanisme fondĂ©es sur la nature serait facile Ă  conduire. Ainsi, lors des Ă©lections municipales de 2020, la maire sortante de Paris Anne Hidalgos’est engagĂ©e Ă  crĂ©er des forĂȘts urbaines sur plusieurs grandes places de la capitale. AprĂšs sa rĂ©Ă©lection, les difficultĂ©s sont apparues : planter des arbres sur des places minĂ©ralisĂ©es ? Mais quels variĂ©tĂ©s choisir, pour qu’elle s’adaptent aux conditions urbaines ? Et comment leur fournir le substrat pour s’enraciner ? Le problĂšme se complique encore quand, sous le place choisie, existe un parking souterrain, comme c’est le cas sous la place de la ComĂ©die Ă  Montpellier, oĂč il est Ă©galement prĂ©vu de planter des arbres pour crĂ©er un Ăźlot de fraĂźcheur. Pour supporter le poids de la terre qu’il faudrait apporter pour installer ces arbres, il sera nĂ©cessaire de bĂątir des piliers dans les Ă©tages infĂ©rieurs du parking. Avant que les arbres s’élancent vers le ciel, le coĂ»t du programme risque de s’envoler trĂšs, trĂšs haut