🇷🇺 En Russie, des citĂ©s-jardins… dĂšs 1934

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L’idĂ©e d’un urbanisme vert en Union SoviĂ©tique est nĂ©e au milieu des annĂ©es 1920. De retour d’un voyage en Europe, l’ingĂ©nieur en gĂ©nie urbain Peter Preis a Ă©crit un livre sur l’importance de la dimension verte dans la planification des agglomĂ©rations.

« De grands experts de planification urbaine, Eberstadt, Mehring, Peterson, Brix, Mowson et Unwin, par exemple, ont tous soulignĂ© l’importance de crĂ©er des espaces verts en forme de patchs triangulaires qui pĂ©nĂštrent dans le tissu urbain, en Ă©tant reliĂ©s aux forĂȘts et aux parcs qui bordent la ville », indiquait Peter Preis. Il soulignait que les espaces verts n’Ă©taient pas seulement des lieux de loisirs, mais qu’ils permettaient Ă©galement de renouveler et de rafraĂźchir l’air. En 1934, le premier inventaire des espaces verts en URSS a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© Ă  Saint-PĂ©tersbourg (alors Leningrad). Sur la base de ces donnĂ©es, l’architecte Lev Ilyin a conçu un plan directeur pour la ville. Pour lui, les jardins, les squares, les boulevards, les parcs de banlieue Ă©taient un Ă©lĂ©ment essentiel du paysage urbain. L’architecte a proposĂ© de dĂ©localiser les usines de Leningrad Ă  l’extĂ©rieur de la ville et de limiter le trafic automobile.

Parc Zaryadye
© Ian Lynn / TASS

« Ilyin avait la manie de la citĂ©-jardin : en tant qu’architecte en chef de Leningrad de 1925 Ă  1938, avec une insistance obsessionnelle, il tenait Ă  amĂ©nager des espaces verts des avenues et des berges qu’il redessinait, il intĂ©grait des squares au sein des places et de la demi-lune de l’extrĂ©mitĂ© de l’Ăźle Vassilievsky », se souvient Anna Tolstova, chroniqueuse pour le journal Kommersant. Lev Ilyin a travaillĂ© sur les plans gĂ©nĂ©raux de Yaroslavl, Bakou, Dushanbe (Stalinabad Ă  l’époque) et d’autres villes d’URSS. Pendant ce temps, Ă  Moscou, l’architecte Vladimir Semyonov a Ă©laborĂ© un plan directeur pour la reconstruction de la capitale avec un « enchaĂźnement continu et rigoureusement protĂ©gé » de parcs urbains.

« Dans les annĂ©es 1960, l’urbanisme vert a entamĂ© son recul – les autoritĂ©s ont prĂ©fĂ©rĂ© dĂ©velopper l’industrie et faire plier les agglomĂ©rations aux besoins de celle-ci », a indiquĂ© Ă  Plus-one.ru Maria Tinika, fondatrice du mouvement Arbres de Saint-PĂ©tersbourg, qui Ă©tudie l’histoire de l’urbanisme en URSS. Les projets immobiliers dans les espaces verts des grandes villes ont continuĂ© Ă  se dĂ©velopper Ă  l’Ă©poque post-soviĂ©tique et mĂȘme au dĂ©but du nouveau millĂ©naire. En se basant sur les images prises par satellite, Greenpeace Russie a pu calculer que, de 2000 Ă  2012, l’Ă©tendue des espaces verts Ă  Moscou a Ă©tĂ© rĂ©duite de 707 hectares, Ă  35 000 ha (soit prĂšs de 34 % du territoire de la capitale). Les nouveaux espaces crĂ©Ă©s n’ont pas dĂ©passĂ© 90 ha.

La tendance a pu ĂȘtre inversĂ©e au cours des huit derniĂšres annĂ©es. Selon le DĂ©partement de la nature et de la protection de l’environnement de Moscou, les zones naturelles couvrent aujourd’hui environ 50 % de la capitale : depuis 2012, elles ont augmentĂ© de 16 000 ha. « La construction verte a repris en Russie dĂšs les annĂ©es 2010, mais cette notion Ă©tait interprĂ©tĂ©e de maniĂšre tout Ă  fait diffĂ©rente : il s’agissait de l’utilisation de matĂ©riaux respectueux de l’environnement et de l’efficacitĂ© Ă©nergĂ©tique des bĂątiments. Nous ne commençons Ă  revenir Ă  l’ancienne conception de la construction verte que maintenant », explique Maria Tinika.

OĂč crĂ©e-t-on des infrastructures vertes en Russie ?

Le programme de reconstruction de Moscou Ma ruelancĂ© en 2015 a prĂ©figurĂ© la planification urbaine durable dans la Russie moderne. La rĂ©alisation du projet a coĂ»tĂ© annuellement entre 35 et 40 milliards de roubles (entre 526 et 602 millions d’euros au taux de change moyen pour toute la durĂ©e du programme de 2015 Ă  2018), et les dĂ©penses totales ont dĂ©passĂ© 150 milliards de roubles (2,26 milliards d’euros). Cinquante parcs ont Ă©tĂ© rĂ©habilitĂ©s et 12 000 arbres et 140 000 arbustes ont pu ĂȘtre plantĂ©s. « Le projet de Moscou visait davantage Ă  amĂ©liorer les zones de loisirs et Ă  accroĂźtre la mobilitĂ© des piĂ©tons. Les autoritĂ©s ont mis plus d’efforts Ă  paver les rues qu’Ă  mettre en place une infrastructure verte, laquelle a Ă©tĂ© traitĂ©e selon le principe du « dernier servi », tout comme les plans d’eau. Bien que les arbres plantĂ©s retiennent certainement la poussiĂšre », explique Victor Korotych, du bureau d’architecture MLA+. Depuis 2018, il travaille Ă  la conception d’une trame verte pour Voronej, qui doit ĂȘtre prĂ©sentĂ©e d’ici fin mai 2021. Le travail a Ă©tĂ© commissionnĂ© par le promoteur immobilier Hamina. « À Voronej, l’initiative est venue d’une entreprise privĂ©e. Nombre de ses installations sont Ă©rigĂ©es dans la ville, l’entreprise a intĂ©rĂȘt Ă  voir la valeur de l’immobilier augmenter », estime l’expert.

L’infrastructure verte, ou comme les architectes l’appellent plus communĂ©ment, « verte et bleue », reprĂ©sente un rĂ©seau d’installations aquatiques et vĂ©gĂ©tales. Elle amĂ©liore la qualitĂ© de l’air et de la biodiversitĂ©, facilite l’adaptation au changement climatique et assure une utilisation Ă©cologiquement Ă©quilibrĂ©e des ressources en eau et des sols. En d’autres termes, il s’agit d’espaces verts et aquatiques bien conçus.

Sept spĂ©cialistes sous la direction de Viktor Korotych ont travaillĂ© sur le plan de la trame verte et bleue de la ville de Voronej. Ils ont analysĂ© les Ă©cosystĂšmes de la ville, en les classant en fonction du type de vĂ©gĂ©tation et du mode d’utilisation. « Nous avons Ă©laborĂ© un plan d’action – il y a des zones qui doivent ĂȘtre prĂ©servĂ©es, et d’autres qui sont Ă  complĂ©ter. Il s’agit de parcs, de couloirs verts et d’Ăźlots. Avec les plans d’eau, ils forment un systĂšme qui neutralise l’impact de l’activitĂ© humaine – pollution atmosphĂ©rique, bruit, et protĂšge les citoyens de la chaleur excessive », explique le reprĂ©sentant de MLA+. À Kazan, la trame verte et bleue a vu le jour en 2019 Ă  l’initiative d’un groupe de travail supervisĂ© par l’architecte en chef adjointe de la ville, Darya Tolovenkova. Des habitants de la ville et des experts de l’État participent Ă  la mise au point du projet. La stratĂ©gie de dĂ©veloppement de la trame verte et bleue est Ă©laborĂ©e jusqu’en 2035. D’ici lĂ , la superficie des espaces verts de la capitale du Tatarstan augmentera d’au moins 40 %, passant de 8 000 Ă  12 000 ha. En 2020, le plan gĂ©nĂ©ral de Kazan a instaurĂ© le concept de la « trame naturelle ». DorĂ©navant, ces espaces ont le statut inconstructible. Cela constitue un prĂ©cĂ©dent pour les villes russes. Comme l’explique Darya Tolovenkova Ă  Plus-one.ru, l’idĂ©e du projet a Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©e par Alexander Vodyanik, membre du Conseil d’experts pour un environnement confortable du MinistĂšre de la construction de la FĂ©dĂ©ration de Russie, l’un des principaux promoteurs russes de la trame verte et bleue, qui nous a quittĂ©s en mars dernier. À l’Ă©tape pilote, la capitale de Tatarstan se verra dotĂ©e d’un parc national regroupant 12 parcs d’arrondissements. Il sera situĂ© le long de la riviĂšre Kazanka et reliera diffĂ©rents quartiers de la ville par des voies piĂ©tonnes et cyclables. Une Ă©quipe du bureau franco-russe Orchestra Design planche actuellement sur le projet. Les autoritĂ©s prĂ©voient de retirer les entreprises industrielles de la plaine inondable de la Volga et de rĂ©amĂ©nager ses rives. Par la suite, la mairie de Kazan prĂ©voit de relier la trame Ă©cologique avec celle du sous-sol, a dĂ©clarĂ© Darya Tolovenkova. Les autoritĂ©s et les architectes de Yekaterinburg, Krasnodar et Tyumen se penchent sur des projets similaires.

Participants aux manifestations du « Jour de colÚre » sur la place Teatralnaya
© Vladimir Astapkovich / TASS

Comment rendre plus vertes d’autres villes russes ?

La demande d’un environnement urbain durable ne cesse de croĂźtre, estime Darya Tolovenkova. Selon elle, si auparavant les habitants de Kazan souhaitaient avoir des parcs confortables, ces trois derniĂšres annĂ©es, ils ont « formulĂ© une demande pour des zones respectueuses de l’environnement et bĂ©nĂ©fiques pour leur santé ». Afin de rĂ©soudre les problĂšmes environnementaux, la Russie devrait s’appuyer sur son hĂ©ritage soviĂ©tique et sur l’expĂ©rience des villes europĂ©ennes, estiment les experts interrogĂ©s par Plus-one.ru. C’est l’objectif visĂ© par le projet franco-russe « La trame urbaine verte et bleue comme base de crĂ©ation de villes durables et intelligentes ». La sĂ©rie de sĂ©minaires qui se tiendra en 2021 est organisĂ©e par la FĂ©dĂ©ration Française du Paysage, le MinistĂšre de la construction de Russie et Le Dialogue de Trianon. Des experts europĂ©ens et des reprĂ©sentants de villes russes qui s’engagent sur la voie de la modernisation verte participeront aux discussions. « Les intervenants français parlent des aspects budgĂ©taires et technologiques des projets. Tous les sujets sont pris en compte dans les moindres dĂ©tails, jusqu’aux meilleures modalitĂ©s de ramassage des feuilles mortes et d’arrosage des pelouses. Dans notre pays, nous dissertons souvent sur des projets tape-Ă -l’Ɠil qui ne voient jamais le jour. VoilĂ  pourquoi il est important d’Ă©changer avec ceux qui mettent les idĂ©es en pratique. Entre une idĂ©e et sa mise en Ɠuvre il y a un long chemin Ă  parcourir », explique l’architecte en chef adjoint de Kazan. DĂ©but mai, le Rosprirodnadzor (le Service fĂ©dĂ©ral de supervision des ressources naturelles) a rejetĂ© le projet de dĂ©cret du gouverneur de la rĂ©gion de Volgograd, Andrey Botcharov, portant sur l’abattage des arbres des Plaines inondables de la Volga et d’Akhtuba– une rĂ©serve de biosphĂšre de l’UNESCO – en vue de la construction d’un pont sur la Volga. Le chef adjoint du Service fĂ©dĂ©ral Amirkhan Amirkhanov a proposĂ© de considĂ©rer des tracĂ©s alternatifs. Il semblerait qu’en Russie les idĂ©es vertes commencent enfin Ă  devenir rĂ©alitĂ©.

Gueorguiy Kojevnikov


Cinq projets d’infrastructures vertes en Russie

Parc Krasnodar. Construit par le cĂ©lĂšbre entrepreneur et propriĂ©taire du FC KrasnodarSergey Galitsky en 2017. La conception du complexe a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par le bureau gmp Architekten. Les 22,7 hectares sont divisĂ©s en 30 zones, dont cinq plans d’eau, un jardin en gradins, une fontaine-patinoire, un parcours d’accrobranche et un parc d’escalade.

Parc de Galitsky Ă  Krasnodar
© Vitaly Timkiv / TASS

Parc Zaryadye. Ce parc moscovite est divisĂ© en quatre zones naturelles : paysage nordique, steppe, forĂȘt mixte et prairies inondĂ©es. Le site dispose d’une salle de concert, d’un complexe d’exposition et d’un centre de mĂ©dias. Le magazine Timea inclus Zaryadye dans la liste des 100 meilleurs endroits du monde.

Parc Zaryadye
© Valery Sharifulin / TASS

Le lac Kaban. Le projet de reconstruction des plans d’eau de Kazan est devenu un terrain de dĂ©monstration de l’application des techniques de prĂ©servation de l’environnement. Les Ă©quipes de spĂ©cialistes ont rĂ©tabli les mĂ©canismes « d’autoĂ©puration » du lac et ont replantĂ© 12 000 plantes sur ses rives.

Lac Kaban
© flickr /Irina Yaneya

L’Ăźle de la Nouvelle Hollande. Un complexe de squares et de pavillons sur une Ăźle artificielle Ă  Saint-PĂ©tersbourg. Des espaces verts modernes ont Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©s et plusieurs bĂątiments historiques ont Ă©tĂ© restaurĂ©s.

Vue du bĂątiment Bouteillesur l’Ăźle de la Nouvelle Hollande
© Anton Vaganov / TASS

Marais de Sestroretsk.Un Ă©co-sentier prĂšs de la commune de Sestroretsk faisant partie de la municipalitĂ© de Saint-PĂ©tersbourg. Premier cas en Russie d’intĂ©gration d’un marais dans l’infrastructure d’une grande agglomĂ©ration.

Marais de Sestroretsk
© fiesta.ru