Incendies en Indonésie : l’huile de palme sur le gril (3 mn 30)

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Le nuage de fumée toxique provoqué par de vastes feux de forêts qui a étouffé ces dernières semaines une partie de l’Asie du Sud-Est se dissipe enfin, mais les ONG demandent des comptes aux plantations d’huile de palme, les accusant de ne pas tenir leurs promesses.

De multiples incendies en Indonésie ont répandu un brouillard toxique jusqu’en Malaisie et à Singapour en septembre, provoquant la fermeture de milliers d’écoles, de plusieurs aéroports et de nombreux cas de maladies respiratoires. Ces feux, le plus souvent déclenchés pour nettoyer des forêts défrichées ou préparer des parcelles pour l’agriculture, sont les pires depuis les incendies dévastateurs de 2015. Les principales entreprises du secteur se sont engagées ces dernières années à ne plus couper de forêt primaire, à ne plus utiliser les feux pour nettoyer les parcelles défrichées et à rompre les liens avec les petits exploitants qui ne suivent pas les règles. Mais des associations mettent en cause leur crédibilité. « Elle ne tiennent pas leurs promesses et ne réagissent pas au fait que nous vivons actuellement une crise climatique« , note Annisa Rahmawati, en charge des campagnes sur la forêt chez Greenpeace pour l’AFP. Les grands groupes assurent qu’ils ont fait des efforts. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

Wilmar, le géant singapourien du négoce d’huile de palme s’est engagé en 2013 contre la déforestation et assure qu’il a coupé les liens avec 17 fournisseurs  qui n’appliquaient pas leurs règles. Le premier groupe indonésien du secteur, Sinar Mas, assure de son côté que ses plantations ne gagnent plus désormais en surface et qu’il travaille sur l’amélioration du rendement. L’huile de palme, cultivée dans de vastes plantations et qui est largement utilisée dans l’industrie, des cosmétiques aux biscuits, est accusée par les défenseurs de l’environnement de provoquer une déforestation massive. Les fabricants de produits de grande consommation font désormais plus attention à la provenance de l’huile de palme et des autres matières premières. De grandes marques comme Nestlé ou Unilever se sont engagées en 2010 à atteindre l’objectif de zéro déforestation en une décennie avec une approche « responsable » pour choisir leurs fournisseurs de viande, huile de palme et soja, entre autres.

Mais cette année les feux ont repris de plus belle en Indonésie, où ils apparaissent comme un moyen bon marché pour préparer des surfaces agricoles pendant la saison sèche. Les experts soulignent qu’il est difficile désigner les responsables des incendies qui ont dévasté l’île de Sumatra et la partie indonésienne de Bornéo, où cohabitent une myriade de compagnies de tailles différentes et beaucoup de petits exploitants. Les grandes sociétés insistent qu’elles n’ont pas recours aux feux et accusent les petits paysans de démarrer des incendies qui ensuite touchent leurs plantations. Si les autorités indonésiennes arrêtent des suspects, dans de nombreux cas, il est difficile de prouver qui a déclenché les feux, et qui a donné les ordres. Et les grands groupes qui se sont engagés à ne pas se fournir auprès des petits acteurs qui violent les règles sont aussi accusés de ne pas surveiller leur chaîne d’approvisionnement suffisamment.

« Le plus grand défi est le manque de traçabilité dans l‘industrie sur l‘origine des fruits« , souligne Nur Maliki Arifiandi, de l’organisation WWF Indonésie. Les certifications existantes pour « lhuile de palme durable » ou ne font pas l’objet d’un contrôle indépendant. « Cela a permis à la déforestation de continuer, souvent à cause de petits exploitants, des spéculateurs sur les terres et de riches entrepreneurs qui utilisent des zones de forêts pour planter des plantations d’huile de palme illégales« . Certains observateurs soulignent toutefois que les efforts des grands groupes ont été bénéfiques et les statistiques montrent que le rythme de la déforestation a baissé ces dernières années en Indonésie. Pourtant dans un rapport récent, Greenpeace souligne que les producteurs d’huile de palme incriminés dans les incendies ont reçus très peu de sanctions entre 2015 et 2018. Fin 2018 Wilmar, Unilever et Mondelez ont mis en place un système de surveillance du secteur de l’huile de palme. Mais Greenpeace s’est retiré du projet le mois dernier, estimant qu’il n’était pas appliqué sérieusement.

Concentrées dans les plaines côtières de Sumatra, Bornéo et Papouasie, Les forêts de tourbe fournissent un habitat à des espèces rares comme les orangs-outans, les tigres de Sumatra et les tortues d’eau douce. Les contre-mesures prises par l’Indonésie depuis 2015 ont malgré tout contribué à limiter les incendies en 2019. En janvier 2016 le gouvernement indonésien a créé l’Agence de restauration des tourbières à Jakarta, qui s’efforce de restaurer plus de 2,6 millions d’hectares de tourbières dégradées – les deux tiers dans les zones de concession des entreprises et le reste entre les mains du gouvernement d’ici 2020. L’agence bloque les canaux de drainage, replante des zones dégradées avec une végétation indigène et encourage les communautés locales à utiliser les terres d’une manière durable pour la pêche et la plantation de cultures adaptées aux zones humides, comme le palmier sagoutier. Fin 2018, l’agence avait lancé des projets de restauration dans 366 villages de sept provinces. Afin d’éliminer l’incitation à allumer des feux – et de préserver les forêts pluviales indonésiennes restantes – le gouvernement a décidé en 2018 de ne pas accorder de nouvelles licences pour les plantations de palmiers à huile, mais de se concentrer sur l’augmentation des rendements des sites existants et la réduction de leur impact environnemental. En août, l’Indonésie a instauré un moratoire temporaire sur la conversion des forêts primaires et des tourbières à des fins agricoles.

Plinio Sist, Directeur de l’unité Forêts et sociétés au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), a promu dans un communiqué la restauration forestière à travers des « territoires verts ». « Il nous faut imaginer avec les acteurs locaux des territoires verts capables de produire le bois et la nourriture tout en réhabilitant ses forêts et écosystèmes fragiles « . Selon lui, les unités de gestion forestière mises en place récemment par le gouvernement indonésien constituent un cadre idéal pour promouvoir et développer de telles initiatives qui génèrent durablement des « territoires verts ». Des systèmes agro-forestiers complexes sont aptes à recycler la biomasse par compostage et à créer à terme des microclimats favorables au développement d’agroforêts denses, capables de freiner la propagation des incendies, et ainsi briser le cercle vicieux.

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