Les hommes face au déclin de la forêt tropicale

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A travers le monde, différentes voix prennent acte, à leur façon, de la disparition de la forêt tropicale : le Président du Brésil oppose son véto à la déforestation de l’Amazonie, des chefs religieux se réunissent en Norvège pour adopter un plan de lutte interconfessionnel, et des tribus victimes de la déforestation se convertissent à l’Islam en Indonésie.

Des chefs religieux et spirituels se sont réunis lundi 19 juin à Oslo pour mettre leur autorité morale au service de la lutte contre la déforestation, fléau qui prive chaque année la planète de dizaines de milliers de km2 de forêt tropicale. Issues des cultes chrétien, musulman, hindou, bouddhiste, taoïste ou encore juif, ces personnalités vont s’entretenir pendant trois jours avec des représentants des populations autochtones, des climatologues et des experts des droits de l’Homme en vue d’adopter un plan d’action interconfessionnel en 2018. « Nous croyons que c’est la première fois de l’Histoire que des leaders de toutes les principales religions et croyances, des autochtones des pays abritant une forêt tropicale, des scientifiques, des gouvernements unissent leurs forces pour protéger l’écosystème le plus riche et unique sur Terre: la forêt tropicale humide », a expliqué Lars Løvold, directeur de l’ONG Rainforest Foundation Norway, l’un des initiateurs. Cet écosystème « fournit des services globaux en termes de maintien de la biodiversité, de régulation du climat et de lieu de vie pour des millions et des millions de personnes », a-t-il fait valoir lors d’une rencontre avec la presse.

Outre un plan d’action, les promoteurs de l’Initiative interconfessionnelle pour la forêt tropicale — qui comptent aussi le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) — ambitionnent la tenue d’un sommet inter-religieux l’an prochain. « Les religions du monde, chacune à sa façon, contiennent un appel moral à protéger les forêts tropicales », a souligné William Vendley, secrétaire général de l’ONG Religions for Peace, dans un communiqué.

Subissant les multiples agressions de producteurs d’huile de palme ou de soja, d’éleveurs de bovins, de compagnies minières ou encore de l’industrie forestière, la forêt tropicale a, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), perdu 7 millions d’hectares entre 2000 et 2010 même si le rythme de disparition a fortement ralenti. « L’accord de Paris (qui vise à maintenir en deçà de 2°C la hausse du thermomètre mondial, ndlr) est condamné si la déforestation continue », a estimé le ministre norvégien du Climat et de l’Environnement, Vidar Helgesen. « Malheureusement, nombre des peuples indigènes sont traités comme des criminels quand ils (…) se battent pour la restauration et la protection de leur forêt », a déploré la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits des peuples autochtones, Victoria Tauli-Corpuz.

Parmi ces peuples, certains subissent déjà durement les conséquences de la déforestation, tels les « Orang Rimba » d’Indonésie. Vêtus d’un pagne et armés de fusils, ces nomades maigres, à la peau hâlée, cherchent désormais désespérément du gibier dans une forêt tropicale dévastée par les coupes de bois, et parfois au milieu de palmiers à huile, sur l’île de Sumatra. Environ 200 nomades sur les 3 500 de la tribu des « Orang Rimba » viennent de changer de vie: ils se sont sédentarisés… et convertis à l’islam, religion majoritaire dans ce pays d’Asie du Sud-Est. Ces nomades avaient été approchés par une ONG islamique et des représentants des autorités indonésiennes qui encouragent les membres de tribus à se sédentariser, afin de faciliter l’aide et le recensement. Or pour obtenir une carte d’identité ouvrant droit à l’aide publique en Indonésie, toute personne doit déclarer une religion. Ce qui, dans le pays musulman le plus peuplé au monde, explique largement la conversion à l’islam des peuples indigènes, originellement presque tous animistes. Depuis janvier, ces 200 « Orang Rimba » vivent dans le district de Batang Hari, situé dans la province de Jambi. Assis dans une hutte sur pilotis, des enfants portant des calottes de musulmans et des hijabs y récitent le Coran. « Dieu merci, l’Etat prête maintenant attention à nous, alors qu’avant notre conversion, il nous ignorait », raconte Muhammad Yusuf, un leader de cette communauté qui reçoit désormais de la nourriture et des vêtements.
L’initiative de ces « Orang Rimba » — qui signifie « habitants de la jungle — est en réalité un choix désespéré mettant en exergue l’échec du gouvernement à défendre les nomades, estiment des défenseurs des droits des peuples indigènes. Ceux-ci regrettent que même les groupes tribaux qui avaient réussi jusqu’ici à rester nomades soient désormais tentés de renoncer à leur mode de vie, en raison des difficultés à survivre dans la nature. « C’est l’échec de l’Etat qui ne sait pas les protéger », confie à l’AFP Rukka Sombolinggi, secrétaire général de l’organisation de protection des peuples indigènes AMAN, en référence à la déforestation. En conséquence, les nomades « se tournent vers des prédicateurs ou l’Eglise dans certaines régions, car ceux-ci leur offrent une protection », dit-elle.

En Indonésie, les « Orang Rimba » sont un des rares groupes nomades vivant en permanence dans la jungle. Yusuf souligne qu’il était de plus en plus difficile de trouver de la nourriture en forêt, et que les conflits opposant des membres de sa tribu à des représentants de sociétés convoitant leurs terres se multipliaient. Aujourd’hui, les quelque 200 « Orang Rimba » qui ont renoncé au nomadisme ont changé de vie et d’apparence. Ils ont troqué leurs étoffes traditionnelles contre des vêtements offerts par les services de l’Etat et des ONG. « C’est plus agréable d’être dans un village comme celui-ci, nous vivons mieux », dit Yusuf. Il a adopté ce nom islamique après être devenu musulman. Auparavant, il s’appelait Nguyup.
Tous les « Orang Rimba » ne sont cependant pas prêts à franchir le pas. D’autres membres de la tribu vivent toujours dans la jungle. Ils s’abritent sous des bâches en plastique fixées à des tiges en bois et chassent les quelques animaux qu’ils trouvent dans les plantations de palmiers à huile. Ils changent d’endroit en moyenne trois fois par mois pour trouver du nouveau gibier et à chaque fois qu’un membre de la tribu meurt, comme l’exigent leurs coutumes. Malgré les conditions de vie difficiles et la malnutrition, ils restent résolument opposés à toute conversion à l’islam et à un mode de vie sédentaire. « Selon nos traditions, la conversion n’est pas autorisée, affirme à l’AFP Mail, le leader du groupe. Nous craignons d’être capturés par des tigres si nous manquons à notre serment », dit-il en évoquant des croyances superstitieuses. Depuis sa conversion à l’islam, Yusuf dit ressentir une certaine « tranquillité ». Mais il avoue que l’adaptation a pris un certain temps. Et sa famille attend toujours de recevoir les papiers d’identité promis…

A l’autre bout du monde, le Président du Brésil a apporté lundi dernier la preuve que tous les dirigeants d’Etat n’ont pas oublié la forêt tropicale. Michel Temer a opposé son véto à deux lois réduisant des zones de préservation de la forêt amazonienne, contestées par les milieux écologistes soutenus notamment par la top-model Gisele Bundchen. Interpellé par la mannequin la mieux payée au monde sur Twitter, M. Temer lui a répondu en annonçant officiellement sur le réseau social qu’il avait « opposé son véto intégral aux articles de loi qui diminuaient les zones préservées de l’Amazonie ». Une des lois, approuvée par le Parlement le mois dernier, prévoyait de changer le statut de protection d’une zone correspondant à 37% de la Forêt Nationale de Jamanxim, un sanctuaire naturel de 1,3 millions d’hectares situé à 1 600 km au sud de Belem, capitale de l’Etat du Para. Avec le changement de statut, une surface de 486 000 hectares aurait pu être livrée à des activités minières ou agricoles, ouvrant la porte à la déforestation. La zone de protection de la Forêt Nationale avait été délimitée en 2006 par un décret du président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010), qui y autorise uniquement des activités de recherche et des cultures traditionnelles de communautés locales. L’autre véto présidentiel concerne une mesure qui amputait de 100 000 hectares une zone de préservation dans le Para pour la destiner à la construction d’un chemin de fer.