Sur les chemins noirs

1450
⏱ Lecture 2 mn.

Sylvain Tesson ? Trop de vodka et de nombrilisme Dans les forêts de Sibérie ! Après, pourtant, La Marche dans le ciel qui m’avait grisé…

Je me lance donc sur ces chemins noirs avec prudence. D’autant que l’auteur annonce d’emblée : « pris de boisson, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre. » On ne devrait rien savoir des écrivains, sinon… leur écriture ! Et là c’est une fulgurance, d’un bout à l’autre de ce texte né d’une marche entre Mercantour et Cotentin. Exclusivement sur les chemins tracés en noir par l’IGN sur ses cartes et non balisés, peu fréquentés, traversant la France « hyper-rurale », celle marquée par « l’enclavement, la faible densité de population, le manque d’équipement, de services et de ressources. » Après la chute, il s’agit de rassembler les morceaux et de tenter de vivre à nouveau, non plus dans les régions les plus sauvages du monde, d’Asie notamment, mais dans cette France que l’auteur connait à peine. Vivre en marchant car, après l’écriture, c’est ce qu’il fait de mieux.

« Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie. » Il va ainsi sur ces chemins sans nom ni répertoire, dormant dehors, chez des habitants heureux de recevoir cet errant ou dans des hôtels existant encore à peine.

Il va et raconte, reliant à merveille le détail du terrain et la réflexion sur l’avenir de la société : traversant une autoroute, il a « l’œil fixé sur l’écoulement des véhicules. Un jour peut-être, lorsque la dernière goutte d’hydrocarbure serait épuisée, le ballet finirait, subito (…) : le flot ralentirait, cesserait, les portes s’ouvriraient, les automobilistes sortiraient de leur voiture, se salueraient, l’air éberlué, et continueraient à pied. »

Sur les chemins noirs
Sylvain Tesson
Editions Gallimard
142 pages
15,00 €

Etablir du lien, souligné les contre-points, s’émerveiller du ciel, des nuages, des chants d’oiseaux la nuit, – de la nature quoi ! Sur cette diagonale de l’hyper-ruralité, les paysans, villageois et autres humains rencontrés ne connaissent que la nature, pas la « biodiversité », ce mot dont se gargarisent les technocrates, sans comprendre qu’ils oublient ainsi l’autre moitié du monde, la « géodiversité », le sol, organisme vivant lui aussi, sans qui rien ne serait. Et que Tesson décrit si bien : « En Provence, le vin était le sang de la roche frappée de soleil ; ici (près de la Loire), une lymphe de sable fécondé par les brumes. »

Au fil de la marche, le corps reprend vie en grinçant ; comme l’humour de l’auteur qui qualifie les experts de « spécialistes de l’invérifiable », pour qui « la ruralité n’était pas une grâce mais une malédiction. » Ce que confirme évidemment un panneau qui, à la sortie d’un village, indiquait « danger milieu rural » !

N’hésitez pas un instant, prenez le risque de vous engager sur ces magnifiques chemins noirs.