🆓 De la nécessité d’un nouveau mode de cohabitation avec le vivant (4 mn 30)

Photo © Sarah Richter de Pixabay

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En pleine pandémie du Covid-19, de nombreuses voix s’élèvent pour penser l’après-crise, notamment en termes de politiques environnementales. Plusieurs études pointent la responsabilité de l’homme dans l’émergence des nouvelles zoonoses, à travers la destruction de la biodiversité ; tandis plusieurs organismes et fondations plaident pour cohabitation plus respectueuse avec le reste du vivant.

Une nouvelle étude a pointé mercredi 8 avril la responsabilité de l’activité humaine et de la destruction de la biodiversité dans l’apparition de nouveaux virus venus du monde animal, tel le coronavirus à l’origine de l’épidémie de Covid-19. Les chercheurs de l’école vétérinaire de l’Université de Californie ont étudié 142 cas de « zoonoses » virales (maladies transmises de l’animal à l’humain) répertoriées dans des études depuis 2013, qu’ils ont ensuite croisés avec les listes de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui classe notamment les espèces en danger. Les rongeurs, primates et chauve-souris ont été identifiés comme hôtes de la majorité des virus transmis à l’Homme (75,8%) et les animaux domestiques comme porteurs de 50% des zoonoses identifiées. Parmi les espèces sauvages menacées, « celles dont les populations sont en baisse en raison de l’exploitation et de la perte d’habitat partagent plus de virus avec les humains« , notent les chercheurs dans le magazine Proceedings of the Royal society (sciences biologiques). « Nos données illustrent la manière dont l’exploitation de la faune sauvage et la destruction de l’habitat naturel sous-tendent les transferts de maladies, nous confrontant au risque de maladies infectieuses émergentes« , a déclaré à l’AFP Christine Johnson, qui a dirigé l’étude, réalisée avant l’apparition de l’épidémie actuelle, qui pourrait selon certains scientifiques venir d’une espèce de chauve-souris. « Nous modifions les territoires par la déforestation, la conversion de terres pour l’agriculture, l’élevage ou la construction. Ceci augmente la fréquence et l’intensité des contacts entre l’humain et la faune sauvage, créant les conditions idéales pour des transferts viraux« , a-t-elle souligné.

En 2016, l’agence des Nations Unies pour l’environnement avait souligné que quelque 60% des maladies infectieuses chez l’Homme étaient d’origine animale, et 75% des maladies émergentes (ebola, VIH, grippes aviaires et autres SRAS ou zika). Or, « l’émergence de maladies zoonotiques est souvent associé aux changements environnementaux » qui sont « habituellement le résultat d’activités humaines, de la modification de l’usage des sols au changement climatique« , notait-elle dans son rapport. « Vu la croissance de la population humaine et son utilisation toujours plus intense des ressources planétaires, la destruction d’écosystèmes de plus en plus nombreux multiplie les contacts » entre espèces, abonde Gwenaël Vourc’h, directrice-adjointe de l’unité d’épidémiologie vétérinaire de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), un institut de recherche public français. En cause, la déforestation pour faire place à l’agriculture, l’élevage intensif dont les animaux peuvent servir de « pont » avec l’humain (notamment en développant des résistances aux antibiotiques couramment utilisés dans l’agriculture industrielle), l’urbanisation et la fragmentation des milieux, qui modifient l’équilibre entre les espèces. Sans compter le réchauffement climatique qui peut conduire certains animaux vecteurs de maladie à prospérer là où ils ne vivaient pas avant.

« Le processus qui conduit un microbe, tel qu’un virus, d’une population de vertébrés -chauve-souris par exemple- dans laquelle il existe naturellement, jusqu’aux humains est complexe, mais causé par l’Homme (…), les actions humaines créant l’occasion pour les microbes de s’approcher des populations humaines« , détaille Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’IPBES, le panel des experts de l’ONU sur la biodiversité. « La rapidité de modification des espaces naturels ces 50 dernières années est sans précédent dans l’histoire humaine. Et le facteur direct le plus important de ce changement est le changement d’affectation des terres, » poursuit-elle. D’ailleurs, au delà de la pandémie actuelle, l’IPBES estime que les zoonoses font quelque 700.000 morts par an. La tendance ne devrait pas s’infléchir, prévient Anne Larigauderie, car les modifications d’usage des terres, « combinées aux augmentations en matière d’échanges commerciaux et de voyages« , devraient faire augmenter la fréquence des pandémies à l’avenir. La réponse devra donc être systémique, souligne Gwenaël Vourc’h : « Au delà de la seule réponse indispensable à chaque épidémie, il faut réfléchir à notre modèle » et notamment « repenser notre relation avec les écosystèmes naturels et les services qu’ils rendent« . Anne Larigauderie ne dit pas autre chose : elle en appelle à un « changement transformant pour trouver une solution à cette tragédie mondiale« , en œuvrant à un « ancrage environnemental » des différents secteurs économiques, de la finance à la pêche en passant par les transports ou l’énergie. « Les stratégies efficaces existent déjà pour contrôler la plupart des zoonoses négligées, la principale contrainte semblant le manque d’investissements, » notait déjà le rapport du PNUE de 2016, soulignant que « l’intégrité des écosystèmes sous-tend la santé et le développement humain« .

De son côté, afin de diminuer le risque d’émergence de zoonoses, la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) propose dans une note publiée début avril un plan d’action pour préserver les écosystèmes. « La préservation des espaces où la biodiversité non humaine pourra évoluer est la condition première à sa protection, affirme-t-elle. Ceci nécessite de développer une politique ambitieuse de création et de renforcement des aires protégées tant terrestres que marines […]. Une partie significative de ces aires doit être dotée de statuts de protection forte« . La Fondation de rappeler au passage que protéger la biodiversité permet aussi un bon fonctionnement des processus de régulation naturelle : « Par exemple, les prédateurs contribuent à réguler les populations de rongeurs qui sont souvent des hôtes de virus ou bactéries pathogènes pour l’homme, transmissibles notamment via les tiques et peuvent par conséquent limiter la diffusion de maladies. » Elle souhaite également penser le problème plus largement : ce sont « nos options de développement et les politiques socio-économiques et environnementales afférentes qu’il faut reconcevoir« . La préservation de la biodiversité devra donc également être intégrée aux stratégies de développement des pays, y compris dans leurs dimensions économiques, avec des arbitrages qui lui seront plus favorables dans les prises de décisions.

« Cela implique qu’une aide financière internationale puisse être mobilisée pour permettre aux pays les moins développés d’assurer ce type de service écosystémique planétaire au bénéfice d’eux-mêmes et de l’ensemble de l’humanité. Cela passe en particulier par un renforcement des capacités de ces pays dans les sciences de la biodiversité. » La FRB conclut en plaidant pour une nouvelle forme de cohabitation plus respectueuse avec l’ensemble des vivants non-humains à travers la mise en place des ces nouvelles stratégies. « Elle devra s’appuyer sur un effort permanent de compréhension de leur dynamiques évolutives et fonctionnelles pour associer connaissance, inspiration et vigilance dans la construction d’interactions plus durables avec eux. »

La note de la FRB