Une publication récente s’est attachée à comprendre et à qualifier précisément les biais d’attraction, ou biais taxonomiques, pour certaines espèces animales et végétales, tant de la part des chercheurs que des gouvernements ou du grand public.
Un biais taxonomique désigne le fait que certaines espèces animales ou végétales sont particulièrement bien étudiées et connues des scientifiques et du grand public, alors que d’autres organismes nous sont totalement étrangers. Or, sur les 11 millions d’espèces estimées présentes sur Terre, plus de 99% demeure encore inconnue et peu étudiée. Comprendre comment s’opèrent les biais taxonomiques est donc crucial pour orienter la recherche scientifique dans le futur. Une équipe de recherche menée par Julien Troudet, avec Philippe Grandcolas, membre du Conseil scientifique de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB), s’est emparée de la question et a publié dans la revue Scientific Reports une étude cherchant à comprendre pourquoi certaines espèces étaient plus étudiées que d’autres. Ils sont partis de deux hypothèses de base : celle de « recherche taxonomique » qui suppose que des considérations et limites scientifiques orientent la collecte de données sur la biodiversité ; et celle de « préférences sociétales » qui suggère que les intérêts sociétaux influencent et biaisent le choix des organismes d’étude. Ils ont utilisé le Système d’information sur la biodiversité (GBIF, la plus grande base mondiale de données primaires sur la biodiversité en libre accès), « car sa constitution, qui résulte de la bonne volonté des contributeurs et non d’un protocole d’échantillonnage bien planifié, reflète de ce fait l’hétérogénéité des données collectées, l’état de notre connaissance et les pratiques d’étude au niveau mondial. ». Leurs résultats montrent que :
- Plus de la moitié des enregistrements (53%) sont des occurrences d’oiseaux (345 millions d’occurrences) avec un nombre médian de 371 occurrences par espèce, alors même que les espèces d’oiseaux ne représentent que 1 % des espèces répertoriées dans le GBIF.
- Par contraste, avec trois fois plus d’espèces, les arachnides présentent seulement 2,17 millions d’occurrences et l’un des plus bas nombre médian par espèce (3).
- Les classes présentant les nombres médians les plus bas, inférieurs à 7, sont les classes d’arthropodes (Insectes, Maxillopodes, Arachnides, Crustacés supérieurs), certains champignons (Agaricomycetes) et diatomées (Bacillariophyceae), alors que les plantes dicotylédones et les Insectes sont deux classes avec un grand nombre d’espèces enregistrées.
Les scientifiques notent également des divergences sur l’origine des données : « certaines classes, comme les amphibiens, les gastéropodes, les reptiles et les mollusques bivalves ont une forte proportion d’occurrences basées sur des spécimens alors que d’autres, comme les oiseaux ont des occurrences principalement basées sur l’observation (94%). » Or « les nouvelles données collectées, quoique plus nombreuses et donc de valeur statistique supérieure, n’ont pas toujours la même ‘qualité’ que les données anciennes, basées sur des spécimens souvent stockés en collection ». De même, la proportion d’inexactitudes spatiale et temporelle de ces données (nom scientifique, date et lieu de collecte) diffère grandement entre les classes : seuls 4% des occurrences d’oiseaux présentent des inexactitudes temporelles et/ou spatiales, alors que les classes présentant le plus d’incertitudes sont les gastéropodes, les amphibiens, les mollusques bivalves et les reptiles.
En termes de biais taxonomiques, les oiseaux sont donc surreprésentés dans les données sur la biodiversité, mais aussi dans les disciplines scientifiques allant de l’écologie comportementale à l’évolution et la conservation. « Le nombre sans cesse croissant des observations naturalistes amateurs amplifient indubitablement le biais. » D’autres classes de vertébrés (les poissons à nageoires rayonnées, les mammifères et, dans une moindre mesure, les reptiles et les amphibiens) sont relativement bien représentés dans le GBIF. De même, les classes de plantes, en particulier monocotylédones et dicotylédones, sont surreprésentées. A contrario, les arthropodes (Insectes, Arachnides, crustacés supérieurs et Maxillopodes) et les mollusques (Gastéropodes et Bivalves) sont sous-représentés, particulièrement les insectes.
Tous ces résultats tendent à prouver scientifiquement ce qui était déjà « sociétalement » visible : les espèces rares, petites ou non charismatiques, sont moins connues et étudiées que d’autres, comme les oiseaux ou les grands vertébrés. Pourtant, elles jouent parfois un rôle essentiel dans les écosystèmes. « Ne pas les considérer, par manque de connaissances, représente une entrave à la compréhension globale de la biodiversité à l’échelle mondiale, nuit à la mise en place de plans de conservation efficaces et ralentit la découverte de nouveaux produits ou propriétés chez les espèces sauvages. »
« L’étude suggère que les préférences sociétales, et non la recherche taxonomique, orientent les données de biodiversité recueillies, précise la synthèse. Un effet significatif de l’opinion publique sur la collecte de données de biodiversité, donc sur les productions scientifiques et les décisions de gestion, a ainsi pu être mis en évidence. Les analyses n’ont malheureusement pas pu identifier les relations de causes à effets de ces liens. »
En fin de synthèse, les scientifiques émettent quelques recommandations pour dépasser ces biais taxonomiques, parmi lesquelles : identifier les causes sous-jacentes du biais taxonomique afin de s’en prémunir, autant que possible ; communiquer largement entre scientifiques sur les besoins de recherche y compris sur les organismes sous représentés et en faire la promotion auprès du public ; développer les programmes de science citoyenne, notamment avec des programmes spéciaux dédiés aux taxons négligés.


