Des eaux usées moins dangereuses pour l’environnement: l’Europe a modifé récemment une directive qui vise à améliorer le traitement des eaux usées avant leur rejet dans la nature, un texte salué pour son ambition, mais dont le coût financier pourrait se chiffrer en milliards d’euros, selon de bons connaisseurs du dossier.
– La « Deru », c’est quoi ? –
Derrière cet acronyme bien connu des acteurs de l’eau se cache un enjeu considérable pour la protection de l’environnement. La première mouture de la directive européenne « ERU » (pour eaux résiduaires urbaines), dite « Deru », a vu le jour en 1991. Elle avait pour objectif de protéger l’environnement contre l’impact des rejets d’eaux usées des collectivités en assainissement collectif.
Elle oblige chaque État membre à mettre en œuvre la collecte et le traitement des eaux usées des communes selon des échéances prévues en fonction de la taille des collectivités et de la sensibilité du milieu récepteur. Une version révisée de cette directive, entérinée l’an dernier par l’Europe, est entrée en vigueur début 2025: les Etats-membres ont 30 mois pour la transposer.
– Une nouvelle mouture plus exigeante –
« Pour certaines obligations, on passe de stations d’épuration de 2.000 équivalents habitants à 1.000, c’est-à-dire qu’on a un niveau d’exigence qui va être plus pointu pour des collectivités plus petites », a expliqué à l’AFP Aurélie Colas, déléguée générale de la Fédération professionnelle des entreprises de l’eau (FP2E).
C’est le cas pour les traitements secondaires des stations d’épuration, qui visent à éliminer les matières organiques biodégradables présentes dans les eaux usées, avant leur rejet dans l’environnement.
Le texte renforce également la surveillance de virus (comme le Covid), des polluants chimiques (notamment les fameux « polluants éternels » ou PFAS) et des microplastiques.
Les stations des grosses agglomérations (traitant les eaux de plus de 150.000 habitants) devront par ailleurs garantir d’ici à 2039 l’élimination de l’azote et du phosphore.
– Les micro-polluants dans le viseur –
C’est la grande nouveauté de cette nouvelle mouture: l’élimination des micropolluants, ces substances indésirables détectables dans l’environnement à très faible concentration (microgramme, voire nanogramme par litre), généralement dues à l’activité humaine. Afin de la financer, le nouveau texte établit un principe de pollueur-payeur pour les industries pharmaceutique et cosmétique.
Elles devront financer au moins 80% des surcoûts liés aux travaux de modernisation des stations d’épuration liés à l’élimination de ces micro-polluants, les 20% restants étant à la charge des collectivités. Bruxelles estime que 59% des micropolluants en stations d’épuration viennent des produits pharmaceutiques et 14% des cosmétiques.
– Beauté et santé vent debout –
Les producteurs de médicaments et produits cosmétiques veulent bien participer à l’effort, mais estiment injuste d’être les seuls industriels à le faire.
« On a effectivement des micropolluants issus de nos produits dans les eaux résiduaires urbaines, donc on doit effectivement participer à leur élimination », a déclaré à l’AFP Pascal Le Guyader, directeur général adjoint du syndicat des entreprises du médicament (Leem).
Mais, a-t-il ajouté, la directive « n’a pas identifié la totalité des molécules présentes » dans les eaux usées et les professionnels du médicament ne sont « pas les seuls acteurs responsables, il y a aussi d’autres industries ». Il cite notamment l’exemple de la caféine, pointant du doigt, sans le nommer, l’agroalimentaire.
Au niveau européen, les industriels sont encore plus véhéments. « Si cette directive est appliquée telle quelle, cela va générer un tsunami de pénuries » de médicaments en Europe, compte tenu des surcoûts, a affirmé Adrian van den Hoven, directeur général de Medicines for Europe, syndicat européen des fabricants de médicaments génériques.
– Des milliards d’euros de dépenses –
L’émoi des industriels s’explique par le niveau des sommes en jeu. S’agissant des surcoûts liés au traitement des micropolluants, l’étude d’impact de la Commission européenne les évalue à 1,2 milliard d’euros par an pour l’ensemble de l’UE, mais les industries du médicament et de la cosmétique estiment qu’ils sont largement sous-évalués.
Au global, selon les estimations de la Commission, les changements devraient entraîner, pour l’Europe, une augmentation des coûts de 3,8% (pour atteindre 3,8 milliards d’euros par an en 2040), mais, assure-t-elle, pour un bénéfice de plus de 6,6 milliards d’euros par an, avec un ratio coûts/bénéfices positif dans chaque État membre.
Mais les estimations réalisées par certaines collectivités sur leurs propres systèmes « s’avèrent bien supérieures », a signalé à l’AFP, Franco Novelli, expert technique à la FNCCR, une fédération de collectivités en France.
Deux études doivent faire la lumière sur les conséquences financières pour la France, dont une, commandée par le ministère de la Transition écologique, est attendue dans les prochaines semaines.


