L’Europe vert-de-gris

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1500 kilomètres carrés. C’est la superficie de Londres (10 fois plus étendue que Paris intra-muros). C’est aussi la surface de nature qui disparait chaque année en Europe, dévorée ici par une giga-factory, là par un entrepôt Amazon, ailleurs (de préférence en bord de mer) par une résidence de luxe réservée aux loisirs de la jet-set. Voilà ce que nous révèle cette semaine le projet Green to Grey, une collaboration entre 11 médias européens -dont, pour la France, le quotidien Le Monde- lancée par le norvégien NRK et coordonnée par le réseau Arena for Journalism in Europe. L’opération a mobilisé pendant 10 mois satellites et algorithmes pour analyser le plus finement possible la consommation d’espaces naturels à l’échelle européenne.

Dans ce contexte, le coup d’arrêt donné par le préfet coordonnateur du massif alpin au projet pharaonique (900 lits touristiques, commerces, salles de sport sur une surface de 18 000 m2) fomenté par le basketteur retraité Tony Parker à Villard-de-Lans relève du dérisoire, même si dans ce domaine toute bonne nouvelle est bienvenue.

C’est qu’en France, les bonnes nouvelles de ce type sont rares. Notre pays est le troisième contributeur européen au saccage des espaces naturels, loin devant l’Allemagne et le Royaume-Uni, pourtant sensiblement plus peuplés. Notre découpage administratif ubuesque n’y est sans doute pas pour rien. Il y a 35 000 communes en France, c’est autant que dans la totalité des autres états membres de l’Union européenne ! 35 000 maires, 35 000 conseils municipaux, qui veulent chacun son lotissement, chacun sa zone « artisanale », chacun son centre commercial (et le parking qui va avec). 35 000 micro-lobbys prompts à se mobiliser et à intriguer au Sénat pour faire capoter le ZAN (zéro artificialisation nette). Les « petites » opérations immobilières (moins de 8 logements par hectare) sont responsables de 51 % de la consommation d’espace… pour seulement 19 % des logements construits.

Au moment de signer un permis de construire ou d’aménager, ou une autorisation de destruction d’espèces protégées, combien pèsent, dans la balance économique, les services écosystémiques sacrifiés ? Combien pèsent l’air pur, l’eau propre, les terres pour cultiver notre nourriture autrement qu’en gavant les sols résiduels de bombes chimiques à fragmentation ?

Pendant que, sur le plan politique, l’Europe vire au vert-de-gris, sur la carte elle vire tout aussi vite du vert au gris. De ces deux mouvements simultanés, difficile de déterminer le plus inquiétant…