Le canari dans sa cage

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« Tu connais la différence entre Marine Le Pen et l’autoroute A 69 ?  – ???  – Aucune. Quand elles violent la loi, c’est la faute des juges ».

OK, la devinette est nulle. Mais la réalité est bien là. Les argumentaires illibéraux que le Rassemblement national vomit depuis lundi ont été rôdés depuis un mois par les élus tarnais et tous les forcenés du béton, avec dans les deux cas le relais complaisant du gouvernement.

Dans les deux cas, les éléments de langage déployés mettent en avant la conséquence de la décision des juges, pour invisibiliser ses causes. Si le tribunal administratif de Toulouse a interrompu les travaux de l’A 69, c’est parce que l’autorisation environnementale délivrée par le préfet était totalement illégale, ce que tout le monde savait, et parce que les bétonneurs avaient fait le choix de passer en force pour mettre tout le monde devant le fait accompli. Pas pour faire plaisir aux écolos. Si le tribunal judiciaire de Paris a condamné Marine Le Pen et ses 23 complices, c’est parce qu’ils ont sciemment volé 4 millions d’euros aux contribuables européens et enrichi leur petite entreprise familiale, dénommée à l’époque « Front national ». Pas pour faire de la peine à Mme Le Pen.

Dans les deux cas, les juges sont accusé-e-s de s’arroger un pouvoir illégitime, alors qu’ils appliquent simplement la loi. Dans les deux cas, on se permet d’opposer « trois personnes » à la volonté supposée de l’ensemble du « peuple ». C’est faire mine d’oublier que les magistrats statuent « au nom du peuple français », et qu’ils le font en appliquant des textes votés par les représentants du peuple, ces élus dont certains considèrent que la loi devrait s’appliquer à tout le monde, sauf à eux.

Dans les deux cas, la caste politicienne se permet de changer les règles du jeu en cours de match quand elles lui deviennent défavorables. Avec la complicité du gouvernement, les élus tarnais veulent changer la loi pour contourner l’illégalité de l’A 69 constatée par les juges. Et le Premier ministre envisage aussi de changer la loi pour effacer la peine d’inéligibilité de Marine Le Pen, prise les mains dans le pot de confiture.

La séparation des pouvoirs, le respect de la chose jugée sont -au même titre que l’élection- le fondement de la démocratie. Les sociétés démocratiques sont-elles à l’abri d’un retour du fascisme ? Écoutons Umberto Eco, qui nous met en garde contre le masque innocent que prendra le fascisme pour revenir au pouvoir. « Ce serait tellement plus confortable si quelqu’un s’avançait sur la scène du monde pour dire : « Je veux rouvrir Auschwitz, je veux que les chemises noires reviennent parader dans les rues italiennes ! » Hélas, la vie n’est pas aussi simple. »

Une nouvelle fois, la répression féroce que subissent les militants du Vivant, à Sainte-Soline ou sur l’A 69, le démantèlement populiste des dispositions visant à protéger le climat ou la biodiversité (ou ce qu’il en reste) se révèlent annonciatrices de dérives anti-démocratiques étendues à toute la société. Comme le canari dans sa cage est l’indicateur du taux de gaz toxiques dans une mine, l’écologie est l’indicatrice de la fascisation en cours de notre société.