La science au garde-à-vous 

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De tous les marqueurs de la dérive illibérale de nos démocraties, il en est un qu’il serait dangereux de négliger : la tendance à enrégimenter la science. Le message adressé aux chercheurs est simple : ou bien vos travaux viendront conforter les intérêts dont l’État se fait le serviteur complaisant, ou bien ils seront effacés. Invisibilisés. Et gare à vos crédits si vous persistez…

Dernier exemple en date : l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a réalisé une expertise sur les « nouveaux OGM », ces espèces obtenues par manipulation génétique, mais que l’agro-business voudrait voir échapper à la réglementation sur les organismes génétiquement modifiés. Cette expertise devait éclairer le vote des eurodéputés, programmé le 7 février. L’avis officiel de l’ANSES a été signé le 23 janvier. Mais la publication du rapport a été bloquée « sur pression politique ». En aveugles, les députés européens ont voté l’autorisation des « nouveaux OGM » en Europe, à la grande satisfaction du gouvernement français, qui milite activement pour le déploiement de ces semences. Le hic, c’est que l’avis scientifique de l’ANSES, dont quelques médias ont pu prendre connaissance, est en opposition frontale à la position du gouvernement. Il pointe -entre autres- le danger de transfert de ces gènes bidouillés vers d’autres espèces, sauvages ou domestiques, qui n’ont rien demandé. Avec des conséquences totalement imprévisibles. Cet avis a donc été promptement passé à la trappe.

Quelques semaines auparavant, c’est l’Institut national de la recherche agronomique (INRAe) qui avait été contraint d’effacer une communication sur une thèse de doctorat en science de la gestion – a priori peu explosive- consacrée à la place du végétal dans les menus des restaurants. L’ancien député macroniste Jean-Baptiste Moreau en a illico conclu que « L’INRAe est devenu une ONG où des militants ont remplacé les scientifiques ». Pas moins. Les Jeunes Agriculteurs d’Ile-de-France et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) ont dénoncé « un positionnement antiviande » (sic). « Il n’est pas de la compétence d’un établissement public à caractère scientifique de produire ce type de contenu », ont rugi les deux organisations. Et le vice-président de la FNSEA a exigé, en toute sérénité, que l’INRAe soit placé « d’urgence sous contrôle politique ».

« La politique est la servante de la science, et l’humble interprète de la philosophie ». Ça, c’est de François Mitterrand. C’est tellement loin, n’est-ce pas ?