Ratophiles et philanthropes

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« Peut-on considérer les défenseur-e-s des animaux comme des philanthropes ? » : la question ressemble à un sujet de philo du bac. Voilà pourquoi, sans doute, les magistrats à qui elle était posée ont galéré comme des lycéens pour en venir à bout. Thèse… Antithèse… Foutaises… A la fin, il a bien fallu trancher.

L’affaire commence quand, pour prendre possession d’un legs, la Ligue française contre la vivisection invoque l’article 200 du Code général des impôts qui accorde le droit de recevoir des libéralités aux organismes « ayant un caractère philanthropique ». Refus du préfet de Paris, pour qui la défense du droit des rats de laboratoire à ne pas être disséqués vivants ne peut en aucun cas relever de la philanthropie. Étymologiquement, il est difficile de lui donner tort : philanthropie vient du grec « anthropos » qui signifie humain. Or, s’il arrive -fréquemment- que des bipèdes se comportent comme des rats, il reste incontestable que les rats ne sont pas des humains.

Le tribunal administratif valide cette décision préfectorale. Mais la cour d’appel n’est pas de cet avis. Elle estime que l’objet de la Ligue, qui est de « mettre fin aux souffrances résultant des expérimentations menées sur les animaux, en sensibilisant le public à ces souffrances et en encourageant la recherche scientifique à développer des méthodes de recherches substitutives » revêt bien un caractère philanthropique, et annule la décision du préfet. Lequel se pourvoit illico devant le Conseil d’État. La rapporteur public, magistrat chargé de proposer une solution à ses collègues, donne raison à la cour d’appel. « La philanthropie, soutient-il, ne se résume pas à l’aide et au secours. Elle porte, plus largement, sur tout ce qui peut améliorer la condition humaine. Et à ce titre, nous ne voyons pas de raisons d’exclure, par principe, du champ de la philanthropie des activités au seul motif qu’elles concernent des animaux (…) La prise en considération de l’animal, sa protection, son bien-être, peuvent aussi contribuer à améliorer les humains ».

Ses arguments n’ont pas convaincu ses collègues, qui ont définitivement validé la thèse du préfet : au regard de la loi, la ratophilie n’est pas de la philanthropie. Mais peut-être est-ce précisément la loi qu’il faudrait questionner. Une règle, progressiste quand elle fut énoncée, mais qui fait obstacle à la solidarité entre les vivants et aux bienfaits que cette solidarité peut nous procurer, est-elle toujours d’actualité ?