À côté du petit chapiteau rouge et bleu, un chameau, un dromadaire et deux lamas broutent l’herbe du parking public où s’est installé le cirque familial Benzini à Marseille. Des animaux qui accrochent le regard des enfants, mais suscitent l’ire de la mairie.
Au nom du bien-être animal, la cité phocéenne, comme d’autres villes en France, s’oppose à la venue de cirques avec animaux. De quoi inquiéter les petites troupes concernées.
« On est obligé de travailler, donc comment on fait? », s’agace Mickaël Reynold, 37 ans, directeur du cirque Benzini, qui assume d’avoir dressé une nouvelle fois son chapiteau pour les vacances de la Toussaint dans le quartier de Bonneveine, au sud de Marseille, « même si la mairie n’était pas d’accord ».
Quitte à être convoqué une énième fois devant la justice pour occupation de terrain sans autorisation. Jeudi, le tribunal administratif, saisi par la mairie, a ordonné au cirque de quitter les lieux.
« S’ils ne partent pas spontanément, la mairie aura recours à une expulsion forcée », insiste le représentant de la ville, qui a dénoncé devant le tribunal le fait que depuis « trois ans le cirque vienne sans autorisation ».
Mais au-delà des manquements administratifs, c’est bien la question des animaux qui est au coeur du bras de fer.
Si la loi contre la maltraitance animale, adoptée en 2021, prévoit l’interdiction progressive des animaux sauvages dans les cirques itinérants d’ici à 2028, l’adjointe au maire de Marseille chargée de l’environnement et de « l’animal dans la ville », Christine Juste, assume de prendre les devants.
« En 2027, ils ne doivent plus présenter (d’animaux sauvages) dans leurs spectacles (…). En 2028, ils ne doivent plus les posséder. Qu’est-ce qu’on fait? On attend 2028? Ils vont euthanasier tous leurs animaux? C’est n’importe quoi », insiste l’élue écologiste.
« Je n’ai aucun animal sauvage, je ne suis même pas concerné par cette loi », réplique M. Reynold, propriétaire de chevaux, de lamas, d’un chameau, d’un dromadaire, d’un buffle et quelques animaux de ferme.
Sauvages ou domestiques, les animaux « sont prisonniers » et « la maltraitance est la même », balaye Mme Juste, dénonçant notamment leur transport « dans une sorte de conteneur, toute l’année, avec des fois des distances très importantes, des fois en canicule, des fois avec le grand froid ».
Relations dégradées
M. Reynold, de son côté, se défend d’être « un bourreau ».
Avec sa femme et leurs deux fils aînés, le circassien anime un spectacle d’une heure et demi, cinq fois par semaine. Magie, jonglage, équilibrisme, clown… Chaque membre de la famille assure plusieurs numéros. Les animaux ouvrent et clôsent le show.
« On les fait entrer, ils tournent autour de la piste et on les présente aux enfants. C’est un atelier pédagogique », estime le circassien, regrettant que la relation avec les mairies se soit nettement dégradée « ces dernières années ».
S’il est « difficile d’objectiver le phénomène », le préfet Philip Alloncle, président de la Commission nationale des professions foraines et circassiennes, « constate l’existence de refus d’occupation du domaine public émanant de communes de toutes tailles ». Les motifs invoqués sont divers, mais il rappelle qu’avant le 1er décembre 2028, « une mairie ne peut (…) refuser l’installation d’un cirque au seul motif de la présence » d’animaux sauvages.
La mairie de Marseille estime « être raccord avec l’opinion publique », même si l’apparition des animaux sur la piste déclenche toujours la clameur des enfants.
Logique, pour Wafa Senouci, mère au foyer venue au Benzini avec ses cinq enfants: « J’ai grandi avec les animaux et je voudrais qu’ils aient aussi ce contact-là ».
Corine, une retraitée venue avec sa petite-fille et qui ne donne que son prénom, estime quant à elle que « sans animaux, c’est bien ». Mais nuance : « Tout dépend des conditions dans lesquelles on s’en occupe. »
« Demain je veux vous faire un spectacle sans » animaux, assure Mickaël Reynold. Mais « notre public, il vient voir le cirque avec les animaux. Je travaille avec mes animaux, je gagne de l’argent avec mes animaux, je les aime et je ne m’en séparerai pas pour tout l’or du monde ».
« Mon grand-père me racontait qu’à son époque, les maires accueillaient les cirques à bras ouverts, qu’ils venaient à leur rencontre les saluer… Aujourd’hui ça n’arrive plus », soupire Rocky, l’aîné de la fratrie, 17 ans, qui rêve encore de pouvoir reprendre l’affaire familiale.


