Ils fondent, ils brûlent: la crise d’identité des grands parcs américains

Amy de Pixabay

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Amy de Pixabay
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Le Parc national de Glacier n’en comptera bientôt plus. Les arbres géants du Parc de Sequoia brûlent. Même les cactus du Parc de Saguaro souffrent de la sécheresse.

A bien des égards, les parcs nationaux américains symbolisent les Etats-Unis, leurs grands espaces et leurs paysages à couper le souffle. Chéris des habitants du pays, ils incarnent aux yeux du monde le mythe américain.

Mais le changement climatique menace aujourd’hui l’emblème même de nombreux parcs, qui risquent de se retrouver un jour bien mal nommés.

Dans le Parc de Glacier, au coeur du Montana (nord-ouest), l’un des plus admirés, Grinnell, n’est plus que l’ombre de lui-même.

Après des heures de marche pour l’atteindre, le randonneur est récompensé par la vue d’eaux bleu pastel, entourées de pans de montagne à pic.

Mais si beau soit-il, ce lac symbolise par sa seule présence les ravages du changement climatique. Il y a seulement quelques décennies, on ne trouvait ici que de la glace.

Le glacier Grinnell est aujourd’hui retranché dans un creux, à l’abri du soleil, au bord de ce lac formé par sa fonte.

Avant d’enfiler ses crampons pour parcourir la surface gelée, le jeune baroudeur Ryan Bergman n’en reste pas moins émerveillé: « Des vues comme celle-là, c’est spectaculaire! »

L’étudiant de 22 ans, qui a pris deux mois pour visiter une dizaine de parcs, rêve de revenir avec ses enfants, un jour, sans se douter de l’étendue de la tragédie qui se joue.

Le parc a perdu environ 60% de ses glaciers depuis les années 1850. D’ici la fin du siècle, selon les scientifiques, tous devraient avoir disparu.

Nouvelle philosophie

Les Américains viennent souvent en famille se créer des souvenirs dans ces écrins de nature sauvage.

La défense des 63 parcs nationaux est l’un des rares sujets sur lequel tous s’accordent, quel que soit leur bord politique. Avec des dizaines de millions de visiteurs par an, venus du monde entier, ils représentent aussi un enjeu économique pour le secteur touristique.

Le gouvernement de Joe Biden a récemment annoncé dédier près de 200 millions de dollars à leur adaptation, via sa grande loi climatique.

La première puissance mondiale a les moyens d’essayer de sauver ce qui peut l’être. Mais elle ne peut pas tout.

Ce constat provoque une crise d’identité pour l’agence en charge de leur protection, le National Park Service (NPS).

Sa mission originelle, inscrite dans une loi de 1916, est de conserver ces joyaux « intacts » pour les « générations futures ».

Aujourd’hui pourtant, « il est assez clair » que cet objectif « n’est plus réalisable dans beaucoup d’endroits », reconnaît John Gross, écologiste du programme de réponse au changement climatique du NPS.

« Il est tout à fait possible que des parcs perdent l’élément emblématique leur ayant donné leur nom. »

La crise climatique a donc entraîné un véritable changement de philosophie.

Modifier

Là où la bataille est déjà perdue, des mesures radicales sont désormais employées: il n’est plus tabou de modifier l’état naturel d’un parc pour limiter les dégâts.

Sur les bords du lac McDonald, Chris Downs, responsable des ressources aquatiques du Parc de Glacier, raconte l’épopée entreprise pour sauver le Salvelinus Confluentus, une espèce de poisson indigène évoluant dans l’eau froide.

En partie privée de la fonte de glace en fin d’été, l’eau des lacs s’est réchauffée, menaçant la survie de l’espèce, explique-t-il. Parallèlement, les poissons sont soumis à la concurrence d’une truite introduite pour la pêche et mieux adaptée aux changements.

Le lac McDonald, le plus grand du parc, comptait en 1969 presque cinq fois plus de poissons indigènes que de truites introduites pour la pêche. Cinquante ans plus tard, la tendance s’est inversée.

En 2014, la décision est prise de déplacer les Salvelinus Confluentus vers des eaux plus fraîches, en amont, où on ne les avait jamais vus.

Des dizaines de poissons sont transportés « dans des sacs à dos » avec des pains de glace vers leur « refuge », se souvient Chris Downs. Des milliers d’autres, issus d’élevages, seront transférés par hélicoptère les années suivantes.

« Ils grandissent très bien » dans leur nouveau lac, se félicite le biologiste. Les sceptiques critiquent une manipulation de la nature. Lui oppose une « nécessité ».

Cette même nécessité conduit le parc à mener des analyses ADN pour replanter, plus haut dans la montagne, des pins à écorce blanche menacés, en sélectionnant les plus résistants à la sécheresse.

Résister

Selon une étude de 2018, les parcs nationaux se réchauffent deux fois plus vite que le reste du pays car ils sont essentiellement situés en Alaska ou en haute montagne, des zones plus sensibles au réchauffement planétaire.

« Des transformations importantes liées au changement climatique anthropique » sont observées, souligne John Gross.

Dans le Parc national des Dunes dans l’Indiana (nord-est), des plages sont submergées, des dunes s’affaissent.

Contrairement aux glaciers condamnés, ici on résiste encore: chaque année, on remblaie un site abimé de cette aire protégée qui s’étire sur la rive sud de l’immense lac Michigan.

En ce jour de novembre, la bataille contre l’érosion est symbolisée par les allers-retours de deux gros camions pelleteuses.

Quelque 80.000 tonnes de sable, excavées d’une carrière, viennent reconstruire la plage située au pied de la dune la plus célèbre du parc, mont Baldy, très fréquentée l’été par les habitants de la région de Chicago.

« Le but est de conserver la plage comme elle a toujours été » afin de préserver le rivage et la dune derrière, explique à l’AFP Thomas Kanies, responsable du projet pour le Corps du génie de l’armée.

Ce parc a la particularité d’être entouré d’industries (aciéries et même centrale à charbon) tout en abritant une incroyable biodiversité.

La proximité du port industriel de Michigan City est le principal coupable de l’érosion, explique M. Kanies, car la jetée bloque la circulation du sable le long de la côte.

La situation restait gérable jusqu’ici, mais le réchauffement climatique est venu « complètement changer la donne », dit à l’AFP Erin Argyilan, géologue au NPS.

« Pansement »

La glace qui se forme normalement sur le lac en hiver « est la première ligne de défense pour protéger les dunes des grosses vagues », explique l’experte.

« Le gros problème est que les tempêtes commencent fin octobre et que la glace n’arrive plus avant fin décembre », détaille-t-elle, devant une dune partiellement emportée.

D’autres facteurs jouent, comme l’eau plus chaude du lac en hiver, qui alimente des tempêtes plus fortes. Ou le ruissellement de pluies devenues plus intenses. Un dernier phénomène intrigue la chercheuse: en gelant et dégelant plus fréquemment, des morceaux de dunes finissent par s’effondrer.

« Notre but est de minimiser l’impact autant que possible », poursuit Mme Argyilan tout en concédant que l’apport de sable par camions n’est qu’un « pansement » temporaire.

Des solutions plus invasives ont été employées.

En 2020, l’eau du lac, qui atteint son pic tous les trente ans, est au plus haut et de violentes tempêtes sévissent.

Dans l’un des villages qui parsèment le parc, des maisons menacent de s’écrouler. Les habitants érigent alors de gigantesques blocs de roche pour les protéger de l’érosion.

Problème: cette digue empêche à son tour au sable de parvenir plus loin jusqu’aux dunes.

Un projet des riverains visant à l’étendre est aujourd’hui combattu par des militants.

« On ne peut pas détruire la plage simplement pour sauver quelques maisons », dit Betsy Maher, de l’association Save the Dunes, illustrant le cruel dilemme posé ici par le changement climatique: protéger la nature ou les humains.

Tâche titanesque

A l’autre bout du pays, dans le Parc national de Saguaro, les quelque deux millions de cactus du même nom – les plus grands des Etats-Unis – forment par endroits comme une forêt, bras pointés vers le ciel.

Ici, les changements ne sont pas encore perceptibles.

Mais derrière leur apparente bonne santé, ces cactus emblèmes de l’Arizona et pourtant adaptés aux milieux ultra-arides, sont menacés par une sécheresse qui dure depuis une trentaine d’années.

En 2020, puis de nouveau l’année dernière, une extrêmement faible quantité de pluie est tombée l’été, période normalement de mousson.

Pendant ce temps, une plante a colonisé le parc, susceptible d’alimenter des incendies dévastateurs pour les saguaros, comme en 1994 et 1999.

L’intrus est une herbe envahissante, le Cenchrus ciliaris, originaire d’Afrique et introduite dans le pays pour servir de fourrage.

Cette espèce, qui recouvre les flancs de montagne en touffes jaune paille, « est très sèche la majorité de l’année et peut prendre feu rapidement et facilement », souligne Frankie Foley, biologiste pour le parc.

Tous les week-ends, des bénévoles se retrouvent sous sa direction pour désherber. Armés de pelles-pioches, ils arrachent à tour de bras. Une tâche titanesque vu l’immensité du parc.

Long terme

La sécheresse est devenue si intense ici que les saguaros ont du mal à se renouveler.

Jeunes, ces cactus ne peuvent pas stocker beaucoup d’eau car ils grandissent très lentement — à 15 ans, ils ne font qu’une dizaine de centimètres.

Résultat, « depuis le milieu des années 1990, nous voyons très peu de jeunes saguaros survivre », s’inquiète le biologiste Don Swann.

Cette tendance suit la courbe de la sécheresse, précise-t-il, équipé d’un mètre pour mesurer un bébé saguaro, dont il ne trouve un spécimen qu’après dix minutes de recherches.

Pour le moment, le problème est invisible, du fait de la longévité des vieux cactus encore sur pied, qui peuvent vivre environ 200 ans.

Mais selon un recensement décennal, en 2020, le nombre de saguaros n’était qu’un tout petit peu plus élevé qu’en 2010 et Don Swann s’attend à ce qu’il baisse en 2030.

« La grosse inquiétude que nous avons sur le long terme, si nous ne voyons pas arriver davantage de jeunes, (…) c’est qu’à un moment nous n’ayons plus de saguaros dans le Parc national de Saguaro. »

Electrochoc

La perte de ces cactus, comme déjà celle des glaciers, aurait un impact tant environnemental que culturel.

Les Amérindiens de la tribu Tohono O’odham considèrent les saguaros comme leurs ancêtres. De leurs fruits, ils font un sirop pour les cérémonies.

Dans le Montana, pour la nation Blackfeet, les glaciers sont « sacrés ». « Nous avons été placés ici grâce à cette eau », dit sa responsable du changement climatique, Termaine Edmo.

Sous l’impulsion de cette femme engagée, là où les terres s’assèchent au pied des montagnes, des clôtures en bois sont installées pour retenir la neige, des barrages imitant ceux des castors construits dans les rivières.

Eloquemment, le nom amérindien de l’une de ses filles signifie « glacier ».

« Elle me demande tout le temps, maman, que se passera-t-il s’il n’y a plus de neige en haut des montagnes? Est-ce que mon nom changera? » raconte cette mère de 35 ans. « Je lui réponds, +non, mon ange, on s’adaptera, comme nos ancêtres l’ont fait+. »

Ces disparitions pourraient-elles servir d’électrochoc pour des Américains, encore largement désintéressés par la cause climatique?

Les parcs nationaux sont « des salles de classe naturelles » permettant de « constater les conséquences du changement climatique », acquiesce Wylie Carr du bureau du NPS.

Le long des sentiers, les pancartes se multiplient. « Combien de glaciers pour les prochaines générations? » interroge l’une d’elles.

Avec l’espoir que cette sensibilisation se transforme, chez chaque visiteur, en conviction – puis en action.