Dans la France rurale, des randonneurs de plus en plus écartés des sentiers

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Ici c’est un arbre laissé sciemment sur un chemin, là une signalétique effacée ou des pancartes « chasse en cours » érigées pour faire peur: partout en France, les chemins privés, prisés des randonneurs, sont de plus en plus accaparés par des propriétaires qui réclament la tranquillité.

Dans les forêts de Sologne (centre de la France) courue des grandes fortunes, fleurissent depuis plusieurs mois des pancartes « +chasse en cours+, +tirs à balle+ fixés sur des arbres pour semer le doute dans l’esprit des promeneurs et faire peur », regrette Christian Despierres, membre du Comité départementale de la randonnée pédestre du Loiret et responsable des sentiers.

Parfois, des « chemins sont barrés par des arbres qui sont tombés après une tempête et les propriétaires refusent de les retirer », décrit le marcheur aguerri.

« Des exemples, il y en a des quantités et des quantités », souffle Christian Despierres, qui voit son terrain de jeu se réduire comme peau de chagrin.

En cause « certains propriétaires arrivés sur le secteur qui ne veulent pas être enquiquinés sur leur propriété ». Ce sont « des gens de la ville qui arrivent à la campagne et qui veulent de la nature mais sans les chants des coqs, les odeurs des vaches … ou les randonneurs », ironise-t-il.

Son acolyte, Raymond Louis, président de l’association « Les amis des chemins de Sologne », ne peut qu’abonder: à Ivoy-le-Marron, village de quelque 600 habitants dans le Loir-et-Cher, ces propriétaires vont jusqu’à installer avec l’accord de la mairie des « grilles canadiennes » qui « permettent de faire des propriétés encloses: le gibier ne peut pas sortir et le randonneur ne peut pas le traverser ».

En Centre-Val-de-Loire, « la forêt occupe 955.000 hectares, soit 24% du territoire », dont « 86% (sont) des forêts privées, appartenant à près de 240.000 propriétaires » contre « 14% de forêts publiques », rappelle la préfecture de région.

« Possesseur de millions d’arbres »

« Personne ne peut sans rire se déclarer +maître et possesseur+ de millions d’arbres », dénonçaient la députée écologiste Lisa Belluco et le philosophe Gaspard Koenig, dans une tribune publiée début avril dans Le Monde.

« La zone grise prévalant depuis l’Ancien Régime, qui donnait à chacun un accès libre à la nature, aux chemins de campagne comme aux sentiers forestiers, a été discrètement pulvérisée », poursuivaient-ils, et les randonneurs doivent désormais suivre les itinéraires autorisés sous peine de s’acquitter d' »une amende pouvant aller de 135 à 750 euros » depuis une loi du 2 février 2023.

« Se promener dans une forêt privée (…) est aussi grave que de conduire en état d’ivresse ou rouler à 170 km/h sur l’autoroute », comparaît la députée écologiste lors de son audition en commission parlementaire, fin mars.

En vain, les députés ont rejeté la proposition de loi qui prévoyait notamment la suppression de cette amende.

Si le nombre d’amendes dressées semble marginal, reste que dans une large partie de la France, les propriétaires sont nombreux à s’accaparer ces chemins ou à les détruire.

Ainsi, dans l’est de la France, deux chemins de randonnées situés près de Rimbach-près-Masevaux (Haut-Rhin), en Alsace, balisés depuis une éternité ont subitement été barrés, début janvier.

Une décision du nouveau propriétaire forestier d’une parcelle de 64 hectares dans ce coin du massif des Vosges, qui y a fait dresser des affichages d’interdiction, laissé des arbres abattus en travers d’un sentier et fait creuser une tranchée pour en empêcher l’accès, selon des photos parues dans la presse locale.

« Nous n’avons rien contre la propriété privée mais nous exigeons que les chemins balisés, qui existaient avant cette loi et qui existaient sur les cartes depuis des décennies, soient sanctuarisés », explique à l’AFP François Septier, président de l’association « Les Amis de la nature ».

Promenade « sur le macadam »

L’être humain « a un besoin absolu de connexion avec la nature », abonde Joseph Peter, vice-président du Club vosgien, « sinon, on va aller se promener où ? Sur le macadam ? ».

La forêt est « thérapeutique » et favorise « notre développement neuronal », « renforce le système immunitaire, au point de contribuer à prévenir le cancer », abondent Mme Belluco et M. Koenig, citant des travaux de recherche de l’Institut du cerveau.

Las, les cas d’accaparement se multiplient comme dans le massif de la Chartreuse, près des Alpes, où un domaine de 750 hectares « s’est barricadé », selon Lisa Belluco. Les propriétaires ont engagé « des gardes assermentés pour dresser des contraventions aux promeneurs du dimanche, aux randonneurs égarés ou aux familles en goguette, devenus délinquants de droit commun ».

Dans le Sud-Est, à Villeneuve-Loubet, commune de 16.000 habitants entre Antibes et Nice sur la Côte d’Azur, le marquis Jacques de Panisse-Passis, propriétaire de 700 hectares – soit plus d’un tiers de la superficie de la commune et 80% de ses espaces verts -, a lui conclu un accord avec une société locale de chasse. Ainsi, ces derniers peuvent chasser sur ses terrains en échange d’une rémunération et d’un contrôle.

Les randonneurs sont interdits d’accès depuis l’automne par des garde-chasse armés, le marquis ne supportant plus « les déchets abandonnés le long des sentiers mais aussi encombrants déposés » par quelques-uns ou « la circulation de VTT/motos/quads… », a-t-il témoigné auprès du quotidien Nice-Matin.

En outre, les poursuites judiciaires engagées par un randonneur qui s’était blessé sur son terrain lui ont laissé un goût amer.

Alors que la colère des riverains ne faiblit pas – une pétition « contre l’interdiction de se balader dans la nature en France » a recueilli plus de 10.000 signatures – le maire de la commune, Lionnel Luca (LR), ne veut pas que « ça tourne au tribunal populaire » contre le marquis.

En dépit d’un premier refus en commission, la députée Lisa Belluco compte poursuivre son travail pour faire évoluer le droit. La France pourrait ainsi s’inspirer de son voisin allemand, où « les propriétaires de champs et de forêts ont le devoir d’ouvrir et d’entretenir les chemins », cite-t-elle en exemple.

Au Japon, la forêt est « une affaire de santé publique », poursuivent-ils, et au Royaume-Uni, le « +right to roam+ (droit à l’errance) est activement défendu » pour « préserver ces merveilleux passages qui permettent de franchir les clôtures », jusqu’à celle de la résidence du Premier ministre à la campagne.