Trafic de requins : témoignage d’un équipage indonésien exploité par une société chinoise

Photo d'illustration © Isaac Lawrence-AFP

1866
Seized shark fins are seen during a press conference at the Kwai Chung Customhouse Cargo Examination Compound in Hong Kong on september 5, 2018. - The Hong Kong Customs and the Agriculture, Fisheries and Conservation Department (AFCD) from June to August 2018 mounted Operation Defender against the smuggling of endangered species at the airport, seaport, land boundary and railway control points into the territory. Some 118 cases were reported during the operation period resulting in the seizure valued at 2.4 million USD, with 82 arrests made. (Photo by ISAAC LAWRENCE / AFP)
⏱ Lecture 3 mn.

Travail forcé de 18 heures par jour avec peu de nourriture et d’eau, menace de violences et corps de marins décédés jetés par-dessus bord : les survivants d’un équipage indonésien embarqué sur un thonier chinois qui pratiquait la pêche illégale de requins a témoigné de leurs conditions de travail inhumaines au Guardian.

Les atrocités commises sur les requins dans le cadre du trafic international de leurs ailerons est désormais bien connu. Mais les conditions de travail de ceux qui procèdent au découpage des ailerons le sont moins. Le Guardian a récemment partagé le récit d’un équipage indonésien embarqué pour des opérations de pêche illégale et ayant enduré des conditions inhumaines. Ils étaient 24 membres d’équipage indonésiens à avoir pris la mer sur le Long Xing 629, propriété de la Dalian Ocean Fishing Company, officiellement un thonier, mais qui se serait livrée à la pêche illégale. Seuls 20 d’entre eux ont survécu. Les avocats de l’équipage ont décrit cette affaire comme un « exemple typique » de travail forcé et de trafic d’êtres humains en mer. Le Long Xing 629 était légalement autorisé à pêcher le thon, mais il était également impliqué dans le découpage des ailerons de requins menacés. Pendant l’année où il a été en mer, il aurait amassé près de 800 kg d’ailerons de requins. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

L’équipage a été recruté dans de petits villages, a déclaré Yudha, l’un des survivants. Au cours de l’été 2018, Yudha, alors âgé de 18 ans et diplômé de l’école de pêche de Makassar Nusantara, dans le sud du Sulawesi, a été approché par un homme via une page Facebook utilisée par les pêcheurs indonésiens à la recherche d’un emploi. On lui a promis un contrat de deux ans avec un salaire mensuel d’environ 450 dollars, plus des primes, a-t-il déclaré au Guardian. Mais une fois à bord, son passeport a été confisqué, et il a découvert que le bateau était en fait enregistré comme « thonier palangrier », où le travail est notoirement dur. Il était également censé pêcher les requins pour leurs ailerons. Yudha affirme avoir travaillé environ 18 heures par jour, sans pause, sauf pour manger pendant cinq minutes. L’équipage indonésien était obligé de boire de l’eau de mer distillée, qui était jaune et salée, dit-il. Les officiers chinois buvaient de l’eau en bouteille. La nourriture consistait en du poisson avec des nouilles périmées et presque aucun produit frais. Parfois, si un thon se détachait d’un hameçon et que le capitaine était en colère à cause de la prise manquée, l’équipage ne mangeait pas du tout.

Yudha déclare avoir été témoin de violences physiques. « Mon ami a été battu parce qu’il était lent« , a déclaré Yudha au Guardian. En novembre, un homme du nom de Sepri et âgé de 24 ans a commencé à se plaindre d’essoufflement, de douleurs à la poitrine et de membres enflés. Le 21 décembre 2019, il s’est effondré. « J’ai vérifié son pouls, il n’y en avait plus« , a déclaré Yudha. Contre la volonté de l’équipage, le capitaine a jeté le corps par-dessus bord. Un autre homme est décédé peu de temps après. Fin mars 2020, neuf autres membres de l’équipage ont été transférés sur un autre bateau, le Tian Yu 8. Ils souffraient d’essoufflement et de pieds enflés, selon Yusuf, un membre de l’équipage du nouveau bateau. Le 30 mars, un troisième membre d’équipage, Ari, était mort. Une fois de plus, le capitaine a décidé de se débarrasser de son corps en mer. L’équipage furieux a décidé d’enregistrer les preuves sur vidéo. Le Tian Yu 8 a finalement atteint la Corée du Sud, où l’équipage a été emmené dans un centre médical. Un quatrième marin, Efendi, y est mort.

Yudha affirme avoir été déposé à Samoa avec juste assez d’argent pour prendre l’avion pour Jakarta, ainsi que 638 dollars de salaire total pour 10 mois en mer. Par la suite, un médecin indonésien lui a déclaré qu’il était sous-alimenté et souffrait de béribéri, une maladie causée par une carence en vitamine B1. Lorsque l’équipage a diffusé les images enregistrées sur les thoniers aux médias coréens et indonésiens, l’histoire a fait la une des journaux. Les autorités indonésiennes ont qualifié le traitement des pêcheurs d' »inhumain » et ont exigé une enquête de la Chine. L’Indonésie a de son côté lancé une enquête sur le trafic d’êtres humains des recruteurs indonésiens, et a depuis arrêté les responsables de trois agences, les accusant de payer aussi peu que 30 dollars par mois, moins d’un dollar par jour. Les défenseurs du droit des travailleurs affirment que des milliers d’Indonésiens qui travaillent sur des navires étrangers ne sont pas protégés. Ni la Chine, ni la Corée du Sud, ni l’Indonésie n’ont ratifié la convention de l’Organisation internationale du travail sur le travail dans la pêche de 2007, un protocole international garantissant des conditions de travail et de vie décentes aux équipages des navires de pêche. Le ministère chinois des affaires étrangères a déclaré à la South Morning China Post et au ministère indonésien des affaires étrangères qu’il enquêtait sur cette affaire, mais que certaines des allégations étaient « incohérentes » par rapport à ses propres informations.

[/ihc-hide-content]