Préservation des forêts : l’Ethiopie plante des arbres, l’Indonésie essaie de moins en couper (6 mn)

Photo d'illustration © かねのり 三浦 de Pixabay

1556
⏱ Lecture 5 mn.

Pour transformer l’Ethiopie en une économie respectueuse de l’environnement, son gouvernement s’est lancé dans un vaste programme de reforestation, axe clé d’un programme nommé « Héritage vert« . En Indonésie, un accord avec la Norvège permet au pays asiatique d’être payé pour réduire ses émissions de carbone dans l’atmosphère, à travers une diminution de la déforestation.

Bravant une pluie diluvienne, des centaines de paysans avaient passé une journée entière à planter 20.000 pousses d’acacia en juillet 2019  sur un coteau aride près de la ville de
Buee, dans le sud de l’Éthiopie. Ils répondaient à l’appel du Premier ministre, Abiy Ahmed, à planter 200 millions d’arbres en un jour – un record repris par les journaux du monde
entier. Un an plus tard, les résultats ne sont pas à la hauteur de l’ardeur des paysans, admet Ewnatu Kornen, un responsable local. Plus d’un tiers des pousses ont été balayées par les pluies et les survivantes peinent à s’épanouir dans cette terre peu fertile. La déconvenue des agriculteurs de Buee illustre les écueils de la campagne de reforestation éthiopienne, un axe pourtant clé du programme « Héritage vert » d’Abiy Ahmed, prix Nobel de la Paix 2019, visant à développer l’écotourisme et à transformer le pays en une économie respectueuse de l’environnement. Quelque 353 millions de jeunes arbres – soit 153 millions de plus que l’objectif initial – ont été mis en terre à travers le pays ce jour-là, selon les chiffres officiels. Ces derniers estiment plus largement que 4 milliards d’arbres ont été plantés au long de la saison des pluies – entre juin et septembre en Ethiopie. Même s’il a imposé l’état d’urgence en avril en raison de l’épidémie de coronavirus, le Premier ministre reste déterminé à atteindre l’objectif de planter 5 milliards d’arbres cette année, tout en « respectant les mesures de distanciation sociale« . Lors d’une cérémonie vendredi à Hawassa, dans le sud du pays, il a même affiché l’ambition d’en planter 20 milliards en quatre ans – allant ainsi au-delà des 5 cinq milliards déjà prévus pour cette seule saison des pluies 2020. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

Ambitieux et séduisant, le programme de reforestation éthiopien fait aussi l’objet de critiques. A l’étranger, des doutes ont été émis quant à la crédibilité des impressionnants chiffres de l’année passée. Et sur place, certains experts contestent l’organisation et le suivi de cette campagne. « L‘essentiel ce n’est pas les chiffres (…) mais l‘efficacité du programme de plantations« , estime Negash Teklu, qui dirige le Consortium éthiopien pour la population, la santé et l’environnement, un groupement d’ONG locales. Negash Teklu assure soutenir la politique de reforestation du Premier ministre. Mais il suspecte que le taux de survie des arbres annoncé par Abiy Ahmed en mai – 84% des 4 milliards plantés – soit « hautement exagéré« . Aucune étude indépendante n’a été conduite. Le militant souligne également le manque de pédagogie auprès des citoyens. Ainsi à Addis Abeba, certaines bonnes volontés ont planté de grands arbres au milieu de rues passantes où ils n’avaient aucune chance de survivre, tandis que d’autres mettaient en terre des arbres d’ornement dans des forêts sauvages en périphérie de la capitale. A l’avenir, estime Negash Teklu, les autorités devront mieux guider la répartition des pousses et mieux expliquer aux citoyens comment la reforestation peut améliorer leur vie. « Il ne devrait pas s’agir d’une campagne d’un jour, une fois par an. Mais d’une approche qui implique chaque citoyen, où qu’il soit« , toute l’année, ajoute-t-il.

Belaynesh Zewdie, experte forêt du Programme des Nations unies pour le développement, installée à Buee, fut aux premières loges pour observer comment de tels projets peuvent mal tourner sans soutien des communautés. A la fin des années 1980, sous le régime communiste du Derg, elle participa à la plantation d’un million d’acacias dans la région Amhara, dans le nord du pays. A la chute du Derg en 1991, des résidents en colère ont arraché les arbres de ce projet imposé par le pouvoir central, pour y cultiver la terre, se souvient-elle. Au cours des dernières années, Belaynesh Zewdie a travaillé sur un projet qui tente, cette fois, d’apporter des bénéfices concrets aux populations locales. En plus d’employer 17 femmes des environs, ce programme inclut par exemple la construction de bassins destinés au bétail des éleveurs. Résultat : des hectares et des hectares d’arbres florissants. « En peu de temps, vous pouvez changer beaucoup de choses« , estime Belaynesh Zewdie. « Je suis moi-même impressionnée chaque fois que je viens ici. C’est incroyable ». Dans la perspective des prochaines élections générales – dont la date n’est pas encore fixée -, les autorités espèrent que l’initiative pourra aider à faire fi des clivages politiques et ethniques et à « unir notre peuple », souligne Sileshi Degefa, directeur du Jardin botanique Gullele d’Addis Abeba. Pour lui, des leçons ont aussi été tirées de l’année passée. « J’espère donc que nous planterons les bonnes espèces aux bons endroits », dit-il, ajoutant cependant « qu’avec de tels grands programmes, on ne peut pas espérer la perfection« .

Pendant asiatique de la politique de reforestation éthiopiennes, le mécanisme de paiement pour la préservation de la forêt indonésienne, fruit d’un accord entre le pays et la Norvège, entre dans une nouvelle phase. Un paiement de 56, 15 millions de dollars de la Norvège est destiné à l’Indonésie pour empêcher l’émission de 11,23 millions de tonnes d’équivalent dioxyde de carbone (CO2e), suite à la réduction de son taux de déforestation en 2017. Øyvind Eggen, directeur de l’ONG Rainforest Foundation Norway (RFN), a notamment attribué les réductions significatives de la déforestation à l’augmentation exponentielle de « la transparence dans l’octroi de licences à l’industrie forestière« . Ce paiement marque la dernière phase de la coopération décennale entre l’Indonésie et la Norvège en matière de réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts, connue sous le nom de mécanisme REDD+.

En 2010, le gouvernement norvégien a signé une lettre d’intention dans laquelle il s’engage à fournir un milliard de dollars à l’Indonésie. En échange de ce financement, l’Indonésie devrait ralentir ses émissions dues à la déforestation, qui représente la majeure partie de ses émissions de CO2. La Norvège a conclu des accords similaires avec le Brésil, la Guyane, le Pérou et le Liberia. La coopération est divisée en plusieurs phases, dont les deux premières visent à préparer les pays tropicaux à mettre fin à la déforestation en modifiant les législations et les cadres nationaux. La troisième phase commence lorsqu’ils parviennent à réduire la déforestation : c’est alors que le paiement intervient, sur la base de la réduction des émissions.

Le gouvernement indonésien est désormais en train de calculer la quantité d’émissions qu’il a réussi à réduire en 2018 et 2019 afin de recevoir les prochains paiements de la Norvège basés sur les résultats, selon Ruandha Agung Suhardiman, responsable du changement climatique au sein du ministère indonésien de l’environnement. L’accord de 2010 devant expirer cette année, l’Indonésie et la Norvège ont convenu de poursuivre leur partenariat. Alue Dohong, vice-ministre de l’environnement, a déclaré que la nouvelle lettre d’intention renforcerait le partenariat en incluant davantage d’efforts dans la protection des forêts tropicales, comme la restauration des forêts de tourbe et de mangrove, ainsi qu’en accordant aux communautés locales les droits de gestion des forêts dans le cadre du programme de foresterie sociale. M. Ruandha a déclaré que la poursuite du partenariat avec la Norvège aiderait l’Indonésie à atteindre son objectif de réduction de 29% de ses émissions d’ici 2030.

Alors que le taux de déforestation de l’Indonésie a bel et bien ralenti depuis 2015, une étude du WWF montre que le taux a de nouveau augmenté au cours des trois premiers mois de 2020. L’étude, qui a analysé les données satellites de 18 pays compilées par l’Université du Maryland, montre que l’Indonésie est le pays qui a perdu le plus de surface forestière, soit plus de 130 000 hectares, ce qui représente une augmentation de 130 % par rapport au taux moyen de déforestation au cours des trois premiers mois de 2017-2019. Selon le WWF, de nombreuses preuves suggèrent que cette augmentation est alimentée par la pandémie COVID-19, les bûcherons illégaux profitant des mesures d’éloignement physique pour échapper aux patrouilles forestières.

[/ihc-hide-content]