Déforestation : l’équivalent de la Belgique rayé de la carte en 2018 (9 mn)

Photo © chris-tessier

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Le rapport de l’ONG Global Forest Watch (GFW) révèle que les forêts tropicales dans le monde ont perdu en 2018 une superficie équivalente à celle de la Belgique. Au Brésil, la situation est aggravée par la politique du nouveau président Jaïr Bolsonaro, qui crée sur les territoires autochtones amazoniens une situation pré-insurrectionnelle.

Fusil à l’épaule et mine désolée, Tatji Arara enjambe d’énormes troncs d’arbres qui jonchent la forêt défigurée par les trafiquants de bois dans l’Etat du Para, au coeur d’une Amazonie brésilienne en proie aux conflits fonciers. « Tous les jours, nous découvrons de nouveaux arbres coupés, je n’avais jamais vu une chose pareille », déplore ce cacique indien de 41 ans, qui assure que la déforestation a repris de plus belle depuis l’arrivée au pouvoir en janvier du président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Ce dernier a clamé haut et fort pendant sa campagne électorale qu’il ne cèderait pas « un centimètre de plus » aux terres autochtones. D’après l’ONG Imazon, la déforestation en Amazonie a augmenté de 54% en janvier 2019 – premier mois de présidence de M. Bolsonaro – par rapport à janvier 2018, et l’Etat du Para concentre à lui seul 37% des aires dévastées. Le territoire Arara, où vivent environ 300 indigènes sur 274.010 hectares, soit une surface équivalente à environ 264.000 terrains de football, est censé être inviolable depuis qu’il a été officiellement délimité par le gouvernement, en 1991.

« Bolsonaro a empoisonné l’esprit du peuple, beaucoup de gens pensent qu’il va nous prendre nos terres, mais nous n’allons pas le laisser faire, souligne Tatji Arara, vêtu d’un simple bermuda et d’un maillot de Flamengo, le club de football le plus populaire du Brésil. Si les extractions illégales de bois continuent, nos guerriers prendront leurs arcs et leurs flèches, il pourrait y avoir des morts », prévient-il. Dans une lettre adressée en février au parquet fédéral, les Arara ont affirmé que les anciens de la tribu envisageaient de « se faire justice eux-mêmes », évoquant même un rituel ancestral consistant à fabriquer une sorte de flûte « avec le crâne des envahisseurs ». A Brasilia, des centaines d’indigènes devaient se retrouver de mercredi à vendredi pour défendre devant les centres du pouvoir leur droit à la terre, comme chaque année.

Les terres Arara se trouvent dans la zone d’Altamira, la plus grande municipalité du Brésil en termes de superficie, plus vaste que le Portugal et peuplée d’environ 110.000 habitants. Les communautés autochtones locales ont déjà été fortement affectées par le projet pharaonique de Belo Monte, une centrale hydroélectrique dont la construction doit se terminer d’ici la fin de l’année, comprenant un barrage qui sera le troisième plus grand au monde. Des dizaines de personnes ont dû être déplacées et l’écosystème local a été bouleversé. C’est également à Altamira que le régime militaire a inauguré en 1970 le premier tronçon de la transamazonienne. Inachevée, cette route censée traverser le « poumon de la planète » a déjà laissé une cicatrice de plus de 4.000 km à travers l’Amazonie. La plaque commémorative de l’inauguration a été installée à côté d’un
véritable monument à la déforestation: une immense souche de noyer du Brésil, sacrifié à l’asphalte. Cet arbre, un des plus grands de la forêt amazonienne, produit des noix
dont la cueillette est une des principales sources de revenus de Tatji Arara. Quand le cacique voit un bidon de 200 litres de gazole abandonné au milieu d’une clairière, son sang ne fait qu’un tour: il tire un coup de fusil et le carburant se répand au sol. Environ 500 mètres plus loin, il désigne un camion bleu destiné au transport de bois, à moitié calciné, incendié en février par une soixantaine d’indigènes.

À proximité de la transamazonienne, qui à ce niveau-là n’est pas asphaltée et se transforme en chemin de terre rouge, les trafiquants de bois ont fait des percées dans la forêt sur plusieurs kilomètres. Ils utilisent de gros engins pour défricher et laissent souvent sur leur passage les troncs déjà prédécoupés, récupérés discrètement un autre jour. « Quand on les prend en flagrant délit, ils disent que ces terres n’appartiennent à personne, que les Indiens sont idiots et paresseux parce qu’ils ne veulent pas planter de soja », raconte Tatji Arara. Au Brésil, les 566 terres indigènes délimitées par le gouvernement représentent plus de 13% de l’immense territoire national. Le droit des autochtones à la terre est ancré dans la Constitution de 1988. Il est formellement interdit de pratiquer sur ces terres indigènes toute activité qui menace le mode de vie traditionnel des populations, notamment l’exploration minière ou l’extraction de bois. Mais le ministre des Mines et de l’Energie Bento Albuquerque a laissé entendre début mars lors d’une rencontre au Canada avec de grands entrepreneurs du secteur minier que le gouvernement pourrait en finir avec ces restrictions, qui selon lui « favorisent les activités illégales ». « Nous assistons à une escalade des tensions et les Indiens sont souvent contraints de se substituer aux pouvoirs publics, dont les effectifs sont très restreints », déplore Adriano Augusto Lanna de Oliveira, procureur du parquet local, qui craint un bain de sang.

« C’est très inquiétant de voir les Indiens jouer le rôle de la police, parce qu’ils sont souvent décimés lors de ce genre de conflits », renchérit Paulo Henrique Cardoso, un autre procureur d’Altamira. Les conflits pour la terre dans cette région ont également fait de nombreuses victimes parmi les militants des droits humains, à l’image de Dorothy Stang, une missionnaire américaine assassinée en 2005, à l’âge de 73 ans. « Altamira est une ville inondée de sang et de larmes, déclare Antonia Melo, qui dirige le collectif d’associations Xingu vivo para sempre (le fleuve « Xingu sera toujours vivant »). Malheureusement la situation, qui était déjà déplorable en raison des conséquences irréversibles du barrage de Belo Monte, a empiré avec l’élection de Bolsonaro, dit cette femme de 69 ans aux longs cheveux poivre et sel, qui garde des photos de Dorothy Stang et d’autres militants tués dans son bureau: Jair Bolsonaro s’est fait élire avec un discours de haine et maintenant qu’il est au pouvoir, les trafiquants de bois et les grands propriétaires terriens se sont enhardis« . Le ministre du Secrétariat au gouvernement, Carlos Alberto dos Santos Cruz, s’est rendu spécialement à Altamira le 12 mars pour rencontrer des chefs indigènes. Il a promis de réclamer à Brasilia des renforts pour la police fédérale et les organismes environnementaux afin de lutter contre la déforestation. Interrogé par l’AFP, il a nié catégoriquement que le discours de Jair Bolsonaro ait stimulé les incursions dans les terres indigènes: « C’est une interprétation absurde, le discours du président a toujours été dans le sens du respect de la loi. L’invasion de toute terre, indigène ou non, est intolérable ».Surara Parakana, cacique venu rencontrer le ministre à Altamira avec le visage recouvert de peintures traditionnelles de couleur noire, reste toutefois sceptique et réclame des mesures concrètes: « Il faut que le gouvernement agisse parce que notre forêt fournit de l’oxygène au monde entier, pas seulement aux Indiens ».

Comme en écho, la police fédérale brésilienne a lancé la semaine dernière une vaste opération contre l’exploitation illégale de bois dans la forêt amazonienne, avec 29 mandats d’arrêt pour démanteler un réseau de corruption impliquant des agents publics. Les autorités ont également réalisé des perquisitions dans huit Etats et dans le District Fédéral de Brasilia, et ont gelé 50 millions de réais (11,3 millions d’euros) des comptes d’entreprises accusées d’avoir pris part au réseau de corruption. Lors d’une de ces perquisitions, un ex-directeur de l’Ibama, agence publique de protection de l’environnement, a été arrêté en flagrant délit de possession illégale d’arme à feu, a expliqué à l’AFP un porte-parole de la police fédérale. Il n’était pas visé initialement par un mandat d’arrêt. La police fédérale a expliqué dans un communiqué que cette opération coup de poing visait à combattre « l’extraction, l’exploitation et le commerce illégal de bois », mais aussi un réseau de corruption impliquant « des fonctionnaires d’organismes de protection de l’environnement (…) et des propriétaires d’entreprises du secteur du bois ». Dans le cadre de l’enquête qui a débouché sur l’opération de jeudi, près de 8.000 mètres cubes de bois avaient été saisis dans 400 conteneurs en décembre 2017 dans un port fluvial de Manaus, principale ville de l’Amazonie. Ce chargement illégal comportait « 140 conteneurs destinés à l’exportation vers des pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique du Nord », a précisé la police fédérale dans son communiqué. Les policiers ont utilisé pour la première fois « un nouvel outil technologique doté d’images satellites qui permettent d’identifier les nouvelles zones de déforestation ». Cette opération, baptisée « Arquimedes » (Archimède) a lieu au moment où plusieurs milliers d’indigènes sont rassemblés à Brasilia pour défendre leur droit à la terre. Dès son entrée en fonction, le président d’extrême droite Jair Bolsonaro a retiré à la Funai, organisme public chargé des questions indigènes, ses attributions en matière de démarcation des terres et d’octroi de licences environnementales, au profit d’un ministère de l’Agriculture totalement acquis à la cause de l’agro-négoce.

A l’échelle mondiale, la destruction de forêts tropicales s’est poursuivie à un rythme soutenu en 2018 et le monde a perdu une superficie équivalente à celle du Nicaragua, révèle une étude parue jeudi, qui s’inquiète en particulier de la disparition des forêts tropicales primaires essentielles pour le climat et la biodiversité. Selon les données compilées par Global Forest Watch (GFW), un projet soutenu par le World resources institute (WRI) et qui se base notamment sur des données satellitaires, « les régions tropicales ont perdu 12 millions d’hectares de couverture arborée en 2018 » . Il s’agit de la quatrième année la plus mauvaise (après 2016, 2017 et 2014) depuis que GFW a commencé à cartographier le recul de ces forêts en 2001. « Il est tentant de saluer une deuxième année de baisse après le pic de 2016, commente Frances Seymour de WRI. Mais si on regarde sur les 18 dernières années, il est clair que la tendance globale est toujours à la hausse ».

« La disparition de 3,6 millions d’hectares de forêt tropicale primaire, une superficie de la taille de la Belgique, est particulièrement préoccupante, souligne GFW dans son rapport. Ces forêts constituent un écosystème forestier extrêmement important, contenant des arbres pouvant atteindre des centaines voire des milliers d’années, rappelle GFW. Elles stockent plus de carbone que les autres forêts et sont irremplaçables pour préserver la biodiversité ».  La destruction de forêt tropicale primaire se concentre dans cinq pays: le Brésil avec la forêt amazonienne, la République démocratique du Congo, l’Indonésie où la forêt tropicale primaire laisse la place à des cultures d’huile de palme ou de bois, la Colombie et la Bolivie, deux pays qui comprennent aussi une partie de la forêt amazonienne, le « poumon de la planète ». En 2002, le Brésil et l’Indonésie concentraient 71% des pertes de forêts tropicales primaires, contre 46% en 2018. L’an dernier, « la perte de forêt primaire en Indonésie a atteint son taux le plus bas depuis 2003, poursuivant une baisse encourageante amorcée en 2017, selon le rapport. Cette tendance s’explique par des politiques gouvernementales récentes », avec par exemple des zones forestières protégées par un moratoire. Le pays a aussi bénéficié d’un temps humide, « empêchant une saison de feux de forêt intense. Mais la situation pourrait changer en 2019 avec le phénomène El Niño qui entraînera généralement des conditions sèches et une saison de feux de forêt prolongée en Indonésie. Au Brésil, la perte de forêt primaire reste élevée, s’inquiète GFW. Une partie de la perte de 2018 peut être attribuée aux feux de forêt, mais elle semble être due en grande partie à des coupes à blanc en Amazonie, mettant en
péril la baisse de la déforestation que le pays a connue au début des années 2000
 .  Il est encore trop tôt pour évaluer de quelle façon l’affaiblissement des lois environnementales et leur application sous la nouvelle administration du Brésil affectera la perte de forêt, commente GFW.  En Colombie, l’accélération de la perte de forêt primaire s’explique par l’accord de paix conclu avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie: des zones de l’Amazonie occupées auparavant par les FARC se sont ouvertes au développement, explique GFW. En Afrique, le rapport s’alarme de la situation à Madagascar, un des pays les plus pauvres au monde. Le pays a perdu 2 % de sa forêt tropicale primaire en 2018, une proportion supérieure à celle de tout autre pays tropical« .  Les auteurs pointent aussi du doigt l’accélération de la destruction de forêt tropicale primaire au Ghana et en Côte d’Ivoire entre 2017 et 2018.