
La primatologue britannique Jane Goodall a demandé à la COP16 biodiversité, qui s’est ouverte lundi, de prendre des décisions qui « seront suivies d’actions », rappelant que « le temps presse » pour sauver la planète, dans un entretien accordé à l’AFP.
« J’espère que non seulement des décisions seront prises pour protéger la biodiversité (…) mais qu’elles seront suivies d’actions car le temps des paroles et des fausses promesses est dépassé si nous voulons sauver la planète », a pressé la scientifique.
L’infatigable ambassadrice des chimpanzés parcourt toujours la planète à l’âge de 90 ans pour défendre ces grands singes qu’elle était venue étudier en Tanzanie il y a plus de 60 ans. Messagère de la paix pour l’ONU depuis 2002, elle dénonce sans relâche les atteintes à la biodiversité.
Alors que la COP16 biodiversité qui réunit les représentants de quelque 200 pays s’ouvre lundi à Cali, en Colombie, Jane Goodall tient à rappeler qu’il reste peu de temps pour agir et inverser la tendance.
« Une évaluation scientifique récente (…) nous donne un délai de cinq ans au cours desquels nous pouvons encore agir. Nous devons en tenir compte », a insisté la primatologue.
Jane Goodall a aussi souligné l’importance d’appréhender de façon plus globale les enjeux de protection de la biodiversité et de lutte contre le changement climatique.
« Le problème, c’est que tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont interconnectés. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des groupes de personnes qui travaillent sur chacun de ces problèmes. Malheureusement, beaucoup d’entre eux travaillent dans leur coin. Il se peut qu’ils résolvent un problème. Mais s’ils ne pensent pas de manière globale, ils risquent d’en créer un autre ».
– Tenir les promesses –
Créer des aires protégées, restaurer les sols dégradés, réduire les pesticides, augmenter les financements pour la nature: quasiment aucun des objectifs que l’humanité s’était fixés pour 2020 n’a été atteint.
Pour ne pas reproduire cet échec, les pays ont décidé à la COP15 (2022) de créer un mécanisme de suivi, avec des indicateurs communs pour mesurer la progression, et une éventuelle procédure de révision.
Mais les détails de ce mécanisme, cruciaux pour responsabiliser les pays, restent à adopter, tout comme des règles incontestables pour établir un bilan d’étape officiel à la COP17 en 2026.
Mener à bien cette négociation sera la mission numéro 1 de la COP16 et de sa présidence colombienne, qui veut s’ériger en leader de la mobilisation mondiale pour la nature. Mais des négociations parallèles, notamment financières, entrent en jeu.
– Obtenir les plans nationaux –
Au 16 octobre, seuls 29 pays sur 196 avaient respecté l’engagement de soumettre d’ici la COP16 une stratégie nationale pour la biodiversité (NBSAP, en anglais) censée refléter leur part des efforts mondiaux. Et 91 ont soumis des « cibles nationales », c’est-à-dire des engagements sur tout ou partie des objectifs, selon la convention des Nations unies sur la diversité biologique (CDB).
Plusieurs pays pourraient publier leur plan à Cali. Ceux de la Colombie et du Brésil sont très attendus.
La COP16, où sont attendus 12.000 participants dont sept chefs d’Etat, sera le théâtre de multiples actions pour obtenir, analyser et critiquer ces stratégies.
Sera particulièrement scruté l’objectif phare du « cadre mondial », qui prévoit au moins 30% des terres et des mers du globe sous une protection juridique minimale d’ici 2030. En septembre, 8,35% des mers et 17,5% des terres étaient considérées protégées, selon le WWF qui s’appuie sur des données préliminaires de l’ONU, soit à peine plus qu’en 2022 (8,16% et 15,8%)
– Débloquer les financements –
Comme dans les COP pour le climat, les efforts des pays riches pour financer ceux du monde en développement seront au cœur des débats.
Les pays développés se sont engagés à fournir 20 milliards de dollars par an pour la biodiversité d’ici 2025 et 30 milliards d’ici 2030. En 2022, 15,4 milliards ont été atteints, selon l’OCDE.
Mais les pays en développement remettront aussi sur la table la création d’un fonds autonome dédié à l’application du « cadre mondial pour la nature », en lieu et place d’une sous-branche du Fonds mondial pour l’Environnement (FEM) obtenue à la COP15 et qui a reçu pour l’heure environ 400 millions de dollars de promesses de dons.
En face, les pays riches s’opposent catégoriquement à la multiplication de fonds multilatéraux. « On ne peut pas se dire qu’à chaque fois qu’on fait une conférence de l’ONU, on crée un nouveau fonds », tempête un diplomate européen.
Pour mobiliser la finance privée, le développement des crédits biodiversité sera un autre thème majeur.
– « Biopiraterie » –
L’héritage non-résolu de la « biopiraterie », nom donné à l’exploitation économique des richesses de la biodiversité sans partage des bénéfices aux communautés qui les ont préservées, est un serpent de mer des négociations.
Le protocole de Nagoya a permis, depuis 2014, de rémunérer chaque usage d’une plante ou d’un animal prélevé pour des médicaments ou des cosmétiques par exemple. Or ces ressources sont devenues des milliards de séquences génétiques numérisées, les DSI (Digital sequence information, ISN en français), bénéficiant quasi exclusivement aux économies riches.
Résoudre cette question sensible est une priorité pour nombre de pays en développement. Un accord pourrait être trouvé à Cali pour établir « un mécanisme mondial de partage » des bénéfices de l’usage des DSI.
Mais quelles entreprises contribueront? Volontairement ou obligatoirement? Comment sera réparti l’argent? Autant de nœuds à dénouer.
« Si une contribution obligatoire de 0,1% est adoptée, cela représente potentiellement un milliard de dollars », note Sébastien Treyer, directeur exécutif de l’Iddri. A condition toutefois que les Etats-Unis, où se concentrent beaucoup d’entreprises concernées, l’acceptent, alors qu’ils n’ont pas ratifié la CDB.
– Peuples autochtones –
Les peuples autochtones sont très représentés dans les COP biodiversité mais souvent les plus déçus par les décisions finales.
Ils entendent saisir l’occasion d’une édition au bord de l’Amazonie pour faire reconnaître leurs droits et leurs savoirs ancestraux, après des années de marginalisation et de déplacements forcés, parfois même au motif de la conservation, qualifiée par certain de « colonialisme vert ».
« Heureusement, nous commençons à écouter les voix des populations indigènes. Nous commençons à apprendre d’eux certaines des façons dont ils ont vécu en harmonie avec l’environnement », se réjouit Jane Goodall.
Un des enjeux de la COP16 est d’ailleurs de faire entendre la voix des peuples autochtones. De plus en plus représentés dans les COP biodiversité, ils sont souvent les plus déçus par les décisions finales.
Jane Goodall rappelle aussi l’importance de la lutte contre la pauvreté, qui selon elle va de pair avec la protection de l’environnement.
« Nous devons réduire la pauvreté, car les personnes très pauvres détruisent l’environnement pour survivre », a-t-elle argué.
La Britannique qui ne se déplace jamais sans son singe en peluche, Mr. H, est venue avec un message: « Réalisez que vous pouvez faire la différence chaque jour ».
« Chaque individu est important. Chacun a un rôle à jouer. Chacun d’entre nous a un impact sur la planète chaque jour. Et nous pouvons choisir le type d’impact que nous avons », a déclaré la fervente défenseuse de l’environnement, qui prône l’importance de garder espoir pour sauver la planète.
« Ce n’est pas seulement l’affaire des gouvernements et des grandes entreprises. C’est à chacun d’entre nous de changer sa vie », a-t-elle insisté.
– Paul Watson –
Engagée pour la protection de tous les animaux, Jane Goodall a également appelé le président français à agir en faveur de l’opposant à la chasse à la baleine, Paul Watson.
« J’espère sincèrement que le président Macron accordera l’asile à Paul Watson », a-t-elle déclaré. « C’est un homme courageux. Il s’est battu contre une industrie incroyablement cruelle. Paul Watson a toute mon admiration », a insisté Jane Goodall.
Sous le coup d’une demande d’extradition du Japon, Paul Watson est détenu depuis trois mois au Groenland, territoire danois autonome. Cet Américano-Canadien de 73 ans a demandé mercredi l’asile politique à la France dans une lettre envoyée à Emmanuel Macron.
Pour l’heure, la position de la France à ce sujet n’est « pas tranchée », avait déclaré jeudi la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon.
Après les objectifs, l’heure de se retrousser les manches: la 16e conférence de l’ONU sur la biodiversité, qui s’est ouverte lundi à Cali en Colombie, est le premier rendez-vous de la communauté internationale depuis l’adoption en 2022 d’une feuille de route sans précédent pour sauvegarder la nature.

