Thé ou café ? Ce matin, vous avez préparé votre boisson chaude avec de l’eau propre, filtrée, traitée, exempte de bactéries (mais pas complètement de PFAS ni de microplastiques, faut pas rêver). Puis vous êtes allé au petit coin déposer votre bilan sous les deux espèces, en utilisant… strictement la même eau, celle du robinet. Pour des milliards d’humains dans le monde, cette utilisation d’eau potable pour y faire nos besoins est totalement inconcevable. Limite insultante.
Or cet usage n’est pas anodin : en France, chacun-e de nous utilise en moyenne 30 litres d’eau potable via la chasse d’eau, soit 20 % de notre consommation quotidienne. Cette eau traitée et purifiée en amont, il faut ensuite la traiter à nouveau, à grands frais, dans des stations d’épuration pour en extraire entre autres l’azote… alors que simultanément nous dépensons des fortunes pour importer du Qatar ou de Russie (oui, de Russie) des tonnes d’engrais azotés, ou du gaz pour les fabriquer ! Bref, nous achetons très cher ce que nous déféquons… très cher aussi. Brillant, non ?
Dans un bouquin fascinant paru au début de ce mois[1], le chercheur Fabien Esculier démontre qu’en imaginant un autre circuit pour nos excréments, qui permettrait de les valoriser, nous pourrions aisément parvenir à une véritable souveraineté alimentaire et, en nous passant d’engrais de synthèse, freiner l’introduction dans notre chaîne alimentaire de quelques gâteries cancérogènes, à commencer par le cadmium. A l’échelle mondiale, la généralisation de cette pratique permettrait de nourrir 8 milliards d’humains sans augmenter les surfaces agricoles.
Certes, il faudrait pour cela repenser totalement nos réseaux d’assainissement, notamment dans les villes, organiser une collecte spécifique de cet or brun qui redeviendrait une ressource précieuse. Il faudrait aussi surmonter nos réticences culturelles : la généralisation du tout-à-l’égout au cours du XXème siècle a constitué un indéniable progrès en termes d’hygiène et de sécurité sanitaire. Personne n’imagine de brader les acquis de cette révolution salutaire. Il s’agît simplement d’imaginer la révolution d’après, adaptée aux besoins (oui, bon…) et aux réalités de notre temps.
[1] Fabien Esculier, Une autre histoire des excréments, ed Actes Sud, 304 pages, 21 €.

