
Par Eve S. Philomène
Épisode 2 : les premiers pas
Hier, c’était notre dernière soirée dans le connu. Nous avons passé la nuit à l’hôtel Utsjoki, un vieux bâtiment mal isolé où nous sommes les seuls clients. Dehors, je scrute la neige et les bouleaux dans la lumière du lampadaire. Je sais qu’il fait -27°C dehors mais j’ai du mal à le comprendre car j’ai eu trop chaud cette nuit dans la chambre surchauffée.
Vendredi 20 février, jour 1 de la première partie de l’expédition
Au petit matin, alors qu’il fait encore nuit, j’enfile mon legging, mon pantalon de ski léger et ma salopette, puis aux pieds une première paire de chaussettes fines, un sac poubelle pour éviter que ma transpiration ne vienne mouiller l’intérieur de mes chaussures de ski, une paire de chaussettes épaisses en laine pour l’isolation et enfin des sur-chaussures initialement prévues pour faire du vélo sous la pluie. En haut, je porte un t-shirt à manches longues en laine, une polaire assez épaisse, un pull en laine et un goretex. Aux mains, une paire de sous-gants et mes gants à doigts en polaire et cuir.
Je filme les derniers préparatifs, j’ai le trac. Je m’attendais à ressentir immédiatement la morsure du froid sur mes joues et mon nez, mais pour l’instant ça va. Nous enfilons nos harnais, les raccordons à nos brancards, chaussons nos skis, je filme encore, et c’est parti dans le jour qui se lève.
Il nous faut gravir une colline de 300 mètres pour parvenir sur le plateau. Après quelques errances de sanglier à travers les bouleaux touffus, nous rejoignons une trace laissée par les motoneiges sur le sentier. Celui-ci se redresse par moment. Je tire mes 45kg (j’en pèse moi-même 40) avec entêtement, mes skis patinent et glissent vers l’arrière malgré les peaux de phoque intégrales. Ça ne passe pas. Alors, Gabriel, qui tire une pulka plus légère, ôte son harnais et vient pousser la pulka derrière moi. Les passages trop raides sont courts, heureusement. Nous nous encordons et cela nous permet de continuer à grimper sans nous arrêter. Évidemment, malgré la température très basse, il m’est impossible de ne pas transpirer. Dès que je m’arrête, je sens le froid s’insinuer dans mes chaussures et sous mes gants.
Nous voilà sur le plateau. Nous passons une arche ouverte à travers la clôture à rennes. Voilà le début symbolique de notre itinéraire. Autour de nous s’étendent des collines toutes douces de neige et de lumière tamisée. Je n’ai jamais vu pareil désert. Les bouleaux sont encore plus minces et tortueux qu’en bas, quand il en reste encore. Nous nous élançons dans la poudreuse.
Eve S. Philomène

