Par Anne Demerlé-Got – Georges Perec estimait qu’on ne pensait jamais assez aux escaliers. A la lecture de ce numéro des Carnets du paysage, on se demandera si on pense assez aux paysages nocturnes et surtout comment mieux les penser.
Conformément à la largeur de vue à la fois exploratoire, poétique et scientifique de la revue depuis sa création en 1998, ce numéro entrainera ses lecteurs munis d’une frontale et d’un bon plaid dans de nocturnes cueillettes de plantes, poursuites du crapaud flûté, ou visites du bois de Vincennes. Le nettoyage d’une station de ski, positionné comme une « activité de soin », fait paraître des personnages trop souvent oubliés, ces hommes qui, pendant que les autres dorment, pansent la commune dans ses moindres recoins. Entre deux « terrains », les lecteurs suivront Jean Christophe Bailly et Gilles Tiberghien dans des explorations plus conceptuelles ou savoureront une petite anthologie de textes reliant la nuit et le paysage.
Mais la magie de la nuit, la poésie romantique, l’envol vers le rêve, aussi séduisants soient-ils, et appuyés par une iconographie recherchée, ne gomment en rien les paysages urbains suréclairés, les néons qui irradient des bureaux désertés, les enseignes lumineuses géantes de commerces fermés, ou l’éclairage routier peu amène de certains quartiers d’habitat. Comme l’évoquent plusieurs chercheurs de l’Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS, l’obscurité est pourtant une dimension à part entière de l’habiter. Pour replacer cette question au plan de l’histoire, de la mise en valeur du patrimoine, de la sécurité, et pour la jalonner d’évènements-clé – la Tour Eiffel en 1985, la venue du Pape en 1986 – on pourra se rendre directement en page 33, découvrir l’ « éclairage » (terme difficilement contournable !) proposé par un « urbaniste de la nuit », comme se désigne le paysagiste Raphaël Girouard. Sous le beau titre : La nuit est un jardin (à partager), il relie la lampe à arc du XIXème siècle à la « cacolumie » de l’éclairagiste Laurent Fachard : « toujours plus de lumière, sans hiérarchisation visuelle, et chromatiquement débridée ». Sous la plume de Raphaël Girouard, le dessin des paysages de nuit interroge l’identification des destinataires de l’éclairage, le type d’éclairage et ses horaires, avec une place appréciable faite aux femmes dans l’espace public nocturne. La question de la participation citoyenne qui vient de chahuter certaines urnes municipales s’y trouve abordée de façon non plus incantatoire, mais concrète, retours de marches et d’ateliers suisses ou sudaméricains à l’appui. L’avant-dernier volet de cet article se place sous l’angle de la sensorialité, relatant des marches yeux bandés qui ne pourront que rappeler, avec émotion car il vient de décéder, les propositions de Michel Racine aux étudiants de l’école du paysage de Versailles : pour déjouer la suprématie abusive de la vue, il suffit d’explorer un jardin sans elle. Le dernier volet s’intéresse à un déplacement impulsé par le jardin en mouvement de Gilles Clément. Sa « nuit en mouvement », loin des réverbères sécuritaires, propose une approche temporelle tout autant que spatiale pour cultiver la nuit et en accroitre la fertilité.
Dans un de ses films, Agnès Varda disait avoir mal aux escaliers. A n’en pas douter, si ces multiples pistes poursuivent leur mise en œuvre, on devrait avoir de moins en moins mal aux paysages nocturnes.
Anne Demerlé-Got
Les Carnets du paysage, Revue de projet, d’art et d’écologie, n° 47, Actes Sud/École nationale supérieure de paysage, 160 pages, automne 2025, 19 €


