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Trois questions à Gilles Dufraisse, producteur du documentaire Watt the fish chez InFocus

Anes : vous avez produit un documentaire – Watt the fish – sur l’industrie de la pêche électrique et la nécessaire conversion à une pêche durable. Dans le même temps, en février, le Parlement, le Conseil Européen et la Commission Européenne se sont accordés sur une interdiction totale de la pêche électrique à partir du 30 juin 2021. Le combat n’est-il donc pas gagné ?

Gilles Dufraisse : une partie du combat est effectivement gagné, mais il y a encore plusieurs choses en jeu. Que fait-on d’ici à 2021 ? Les différents pays européens ont l’option d’interdire la pêche électrique dans leurs eaux côtières, dans la bande des 12 milles, avant la date butoir. Les militants écologistes et les pêcheurs artisanaux poussent pour que la France et la Belgique aillent dans ce sens. Une autre question est : que fait-on des millions d’euros qui ont été perçus en subventions européennes par les pêcheurs électriques hollandais alors que leur licence était illégale ?

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Les ONG vont faire pression pour que des procès aient lieu, afin d’obtenir le remboursement de ces aides perçues illégalement. Enfin une pression politique et citoyenne doit être également maintenue pour s’assurer qu’en 2021 la pêche électrique cesse effectivement, car dans le passé cette industrie a plutôt bien joué avec les règles et les lois. De façon beaucoup large, le combat contre la pêche électrique est surtout celui en faveur d’un rééquilibrage des subventions et des quotas pour la pêche artisanale durable, au détriment de la pêche industrielle qui récolte aujourd’hui une bonne partie des subsides de l’UE. Cette dernière s’incarne dans une pratique très nocive : le chalut, qui racle les fonds marins et pêche de manière très indistincte tout ce qui s’y trouve. Nous espérons que notre film servira à enclencher un débat sur notre rôle de consommateur, et la façon de s’y retrouver pour acheter du poisson qui provient d’une pêche durable. L’association Bloom le martèle : il faut demander à son poissonnier comment son poisson a été pêché. Les techniques à favoriser sont la ligne, le casier et certains types de filets sélectifs.

Anes : le parti-pris du film était de suivre des pêcheurs artisanaux de plusieurs pays, et des associations, telles que Bloom, dans leur combat pour une pêche durable. Quels ont été les moments forts du tournage ?

Gilles Dufraisse : pour nos deux réalisateurs, Dorian et Emerick, les sorties en mer ont été des moments forts. Ils se sont retrouvés à pêcher avec des fileyeurs de Boulogne en quête de soles, au mois de février, dans des conditions climatiques intenses. Le premier tournage s’est soldé avec quasiment aucune image car ils étaient malades ! Ils ont découvert les vraies conditions de travail des pêcheurs. De même, suivre d’autres pêcheurs européens était une vraie expérience. Notre personnage principal anglais, Paul Lines, a dû se convertir à la pêche au bulot car il n’arrivait plus à attraper de soles, alors que c’était son métier depuis des dizaines d’années. Le métier de ces pêcheurs artisanaux a été radicalement transformé : la plupart sont contraints d’arrêter de pêcher du poisson, tellement ils sont devenus rares. Ils se sentent abandonnés par les pouvoirs publics, seuls face à un combat qui nous concerne tous. Les choses ont commencé à changer quand ils se sont fédérés, avec l’aide de l’association Bloom qui a porté leur voix dans les instances européennes. Un autre moment fort était la journée du 13 février 2019, lors de la décision du trilogue d’interdire la pêche électrique. Nous avons suivi cette journée de manière double : une équipe était dans l’appartement de Claire Nouvian, la fondatrice de Bloom, qui était entourée de son équipe, rafraîchissait compulsivement les nouvelles sur son ordinateur et parlait au téléphone avec ses informateurs à Strasbourg. De l’autre côté, nous avions une équipe au Parlement européen qui partageait l’angoisse de plusieurs pêcheurs artisans européens dans l’attente de la nouvelle, qui est finalement tombée à 20h45 alors qu’elle était annoncée pour l’après-midi !

Anes : une campagne de financement participatif a été lancée pour soutenir le film. Quels sont ses objectifs ?

Gilles Dufraisse : nous faisons un film militant, qui s’apparente à une campagne pour promouvoir la pêche durable. Nous souhaitons organiser des projections-débats, notamment dans les ports de pêche européens et les institutions publiques, et aussi pour tous les citoyens, afin qu’ils s’emparent du sujet. Tout cela a un coût, qui n’est pas pris en charge par nos financements de base. Pour donner au film la distribution la plus large possible, nous avons besoin de l’aide du public !

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Propos recueillis
par Jean-Baptiste Pouchain