L’industrie japonaise de la baleine braconne toujours !

Photo Lamya Essemlali © SSF-Coralie-House

1545
⏱ Lecture 6 mn.
Dimanche 15 janvier : dans le sanctuaire baleinier de l’Océan austral, un hélicoptère de Sea Shepherd repère un navire japonais, le Yushin Maru, sur le pont duquel repose une baleine que l’équipage vient de chasser. Dès qu’ils aperçoivent l’hélicoptère, les marins japonais courent chercher une bâche pour dissimuler l’animal. Pour sauver les apparences, l’inscription « www.icrwhale.org » renvoie à un site d’apparence fort scientifique, sur lequel on met en avant des images de « non-capture whale research activities » et où l’on promeut la « sustainable use of whale ressources ». © Photos Glenn Lockitch / Sea Shepherd Global

Trois questions à Lamya Essemlali, Présidente de l’association Sea Shepherd France.

ANES : Sea Shepherd a pris dimanche dernier un bateau japonais en flagrant délit de braconnage de baleine à l’intérieur du sanctuaire baleinier de l’Océan austral. La photo a fait le tour du monde. C’est un acte isolé ?

Lamya Essemlali : Ce n’est pas un acte isolé, et encore moins une surprise !

Nous savions très bien que le Japon allait envoyer sa flotte baleinière cet hiver. Ils se sont auto-attribué un quota de 333 baleines à tuer par an, en violation totale de l’arrêt de la Cour internationale de justice de La Haye.

Le problème est qu’il n’y a aucun moyen de coercition pour les contraindre à respecter la légalité internationale. Les seuls en mesure d’agir seraient les gouvernements, notamment les gouvernements signataires du traité de l’Antarctique, et en particulier la France, l’Australie et la Nouvelle Zélande parce qu’il y a des eaux qui leur appartiennent dans ces zones. La baleine dont vous parlez a été tuée en zone australienne ! Mais on se heurte à un manque de volonté politique pour intervenir, parce qu’envoyer un bateau de la marine pour contrer les opérations de chasse équivaudrait à une forme de déclaration de guerre pour le Japon, qui est la 3ème puissance économique mondiale. Donc ni la France ni l’Australie ni aucun autre Etat n’a envie de se brouiller avec le Japon.

Reste les ONG. C’est très compliqué d’envoyer des bateaux en Antarctique, nous sommes les seuls à le faire. Nous ne voulons pas être de simples témoins, de simples rapporteurs d’images : ça c’est intéressant quand on est confronté à des actions immorales mais légales. Dans ce cas il est important de montrer, pour faire changer les lois.

Là on n’est pas dans ce cas de figure, mais dans un cas de violation de nombreux traités internationaux, donc de braconnage, et ce qui est plus grave de violation d’un sanctuaire international. Pour nous il est donc important d’agir. Nous le faisons en nous basant sur la charte mondiale de la nature des Nations-Unies, qui légitime l’action des ONG et même des particuliers lorsqu’il s’agit de défendre l’environnement en se fondant sur la loi. Il y a bien sûr une limite, c’est qu’il ne faut blesser personne ! Malheureusement nous avons en face de nous des gens qui sont beaucoup plus violents que nous, puisqu’ils n’ont pas hésité à couler un de nos bateaux en 2010.

Nous sommes confrontés à une industrie qui est soutenue par le gouvernement, sous perfusion financière, subventionnée, donc les moyens disponibles ne sont pas du tout les mêmes.

Depuis des décennies, la proportion de la population japonaise qui mange de la viande baleine n’est pas supérieure à 2 %. Ce n’est pas quelque chose de répandu ou de culturellement représentatif, contrairement à ce que veulent faire croire les lobbyistes de cette industrie. Il y a même eu des campagnes financées par le gouvernement du Japon pour essayer de démocratiser le burger à base de viande de baleine auprès des jeunes Japonais, et ça ne marche pas. Il y a des tonnes et des tonnes de viande de baleine dans les frigos et qui ne s’écoulent pas. C’est apparemment une viande très particulière, qui n’a pas du tout un goût conventionnel et ça ne séduit pas les jeunes générations. Les seuls qui en mangent encore sont les nostalgiques de l’après-seconde guerre mondiale. Il y a eu à ce moment-là des problèmes de famine au Japon et ils se sont rabattus sur les baleines pour se nourrir.

Il y a certes une forme de chasse baleinière ancestrale au Japon, artisanale et locale, mais celle-là est interdite par le gouvernement ! C’est un argument fallacieux de la part du gouvernement japonais. De toute façon la culture et la tradition ne peuvent pas tout justifier, sinon on tolérerait encore l’excision et le cannibalisme. La vérité c’est qu’il y a une poignée de fonctionnaires très haut placés de la droite ultra-nationaliste qui occupent des postes très lucratifs au sein de cette industrie et qui s’y accrochent en se cachant derrière le paravent culturel. Et il y a la fierté nationale du Japon qui refuse de se faire dicter sa conduite pas des pays étrangers

ANES : 333 baleines par an, c’est tout de même beaucoup moins que les quotas des années passées…

Lamya Essemlali : Certes, mais quand ils avaient un quota de 1050 baleines ils ne l’atteignaient jamais, ils n’en faisaient même pas la moitié, voire parfois moins de 10 %. Ils ont donc changé de stratégie. Ils ont multiplié par deux leur surface de chasse, ça fait donc moins de baleines sur une surface plus étendue. Et le quota est reconductible sur 12 ans. S’ils n’atteignent pas les 333 baleines qu’ils se sont fixées pour cette année, celles qui n’auront pas été tuées s’ajouteront au tableau de chasse pour l’année prochaine, et ainsi de suite sur les 12 prochaines années. Les baleines que nous parviendrons à sauver cette année ne seront qu’en sursis. C’est très pervers comme stratégie !

L’argument de la chasse scientifique que le gouvernement japonais persiste à mettre en avant n’a jamais convaincu qui que ce soit, ni la commission baleinière internationale ni la Cour internationale de justice, qui a rejeté cet argument en jugeant que les quotas étaient démesurés. Aujourd’hui on a besoin d’un suivi des baleines pour les étudier in situ ! Ca fait longtemps qu’on sait ce qu’elles mangent, et s’il reste des choses à apprendre, c’est plus sur leurs habitudes de vie, leurs comportements. Pour ça des baleines vivantes c’est mieux que des baleines mortes. Ce qu’ils expliquent c’est que le but de leur recherche est de démontrer qu’il existe suffisamment de baleines pour lever le moratoire décidé en 1986 et reprendre les chasses commerciales. Leurs intentions sont donc claires. Mais ils n’ont pu publier aucune étude dans des revues scientifiques internationales. C’est aussi pour cela que leur argument scientifique n’a jamais convaincu personne.

Le véritable enjeu, c’est que pour eux, céder sur le sujet de la baleine serait ouvrir la porte à d’autres sujets, par exemple le thon rouge. Aujourd’hui plus de 80 % des thons rouges pêchés en Méditerranée sont destinés au marché japonais. Il n’y avait pas de problème avec la population de thon rouge méditerranéenne avant qu’il ne devienne le nec plus ultra pour les sushis. Il y a une sorte de ruée vers l’or en direction du thon rouge, qui fait que les prix ont augmenté d’une manière folle. Le thon rouge le plus cher de l’histoire a été vendu il y a trois ans pour plus d’un million de dollars. Aujourd’hui sur le marché japonais un thon rouge se vend en moyenne 70 000 dollars.

ANES : Quelle est aujourd’hui l’état des populations de baleines ?

Lamya Essemlali : Concernant la baleine bleue, on a exterminé 99 % de la population. Une étude d’ADN réalisée sur des marchés japonais en 1996 a prouvé que l’on trouvait de la baleine bleue et de la baleine à bosse sur les étals, alors qu’officiellement ils ne s’intéressent qu’aux baleines de Minke. En fait ils massacrent tout ce qui passe à portée de leurs harpons.

Notre position est très claire : il ne faut absolument plus toucher aux baleines, d’une part parce qu’on a déjà largement décimé leurs populations, ce qui a conduit au moratoire de 1986, mais aujourd’hui les menaces sont telles, et tellement multiples, qu’il est urgent de les protéger ! Aujourd’hui les baleines meurent de l’acidification des océans, de la raréfaction du plancton et des ressources alimentaires, des captures involontaires par les chalutiers, parce qu’elles sont percutées par des bateaux, parce qu’elles ont le cerveau explosé par les ondes sonores des instruments de marine. Ce sont des espèces fragiles, elles sont au sommet de la chaine alimentaire, elles ont un rôle-clé dans le maintien de l’équilibre du milieu marin. On n’a absolument plus besoin des baleines pour quoi que ce soit, il n’y a rien qu’on fasse avec les baleines qu’on ne puisse pas faire avec autre chose. Il n’y a absolument rien qui justifie qu’on continue à les tuer.

Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko