« Un fonds citoyen pour le Conservatoire du littoral »

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Trois questions à Hubert Dejean de la Bâtie, Président du Conservatoire du littoral.

ANES : Vous venez d’être élu aujourd’hui président du Conservatoire du littoral. Pour la première fois, cette fonction ne sera pas assumée par un parlementaire. C’est une nouveauté importante pour l’établissement ?

Hubert Dejean de la Bâtie : Un vice-président de région au lieu d’un parlementaire, ça ne va pas changer grand chose : les présidents qui se sont succédé au Conservatoire étaient tous des maires de communes littorales, des élus qui ont une expérience de la mer, et de ce qu’on appelle aujourd’hui le continuum Terre-Mer. Si j’ai été pressenti pour cette mission, c’est que je suis maire de Sainte-Adresse, que je suis tous les jours devant la mer, et que je connais les enjeux du littoral. Sur ma commune, des terrains appartiennent au Conservatoire, sont classés Natura 2000, je connais donc ces sujets de l’intérieur, mais surtout je suis de longue date un militant du Conservatoire. Je suis honoré, mais surtout passionné par cette mission et par ce qui m’attend ! L’un des enjeux de cette mission, c’est la préservation des ressources du Conservatoire, afin qu’il puisse continuer à acquérir des terrains. De ce point de vue, un parlementaire, qui participe aux débats sur la loi de finances, dispose de quelques facilités, mais il n’est pas indispensable d’être député ou sénateur pour mener l’indispensable travail de conviction et de vigilance sur ce point ! Ce qui importe, c’est de connaître les dossiers, d’être capable de les plaider et d’être entendu.

ANES : Justement, les ressources du conservatoire sont-elles sécurisées pour les années qui viennent ?

Hubert Dejean de la Bâtie : Le premier sujet, en effet, c’est la sécurisation des moyens financiers du Conservatoire, qui passe d’une part par le travail auprès des autorités de tutelle pour conserver nos financements, et pour que certaines sommes, qui aujourd’hui nous échappent, nous soient effectivement versées. Aujourd’hui, une partie des moyens qui sont normalement affectés au Conservatoire ne parviennent jamais à leur destination, soit en raison de gels de crédits, soit parce que des taxes ne sont pas entièrement affectées à leur objet initial. Nous ne faisons pas le plein sur les recettes qui nous sont dues ! La Cour des comptes a indiqué que les ressources du Conservatoire sont aujourd’hui insuffisantes pour conduire les missions qui lui sont confiées. Le Premier ministre m’a indiqué que nos ressources ne pourraient pas être augmentées, on sait que les temps sont durs, mais si le Conservatoire recevait l’intégralité des sommes qui lui sont promises, ce serait déjà formidable.

Un autre sujet important, c’est le développement de la compensation écologique, dans laquelle le Conservatoire doit se positionner comme un acteur majeur. Je vais prendre un exemple : le port autonome de Rouen vient de donner 250 ha au Conservatoire du littoral en compensation de terrains artificialisés par ailleurs. C’est aussi un moyen de financement et d’acquisition pour notre établissement.

Par ailleurs, nous devons élargir les rentrées complémentaires du Conservatoire. En Grande-Bretagne, le grand public peut être membre du National Trust et apporter sa contribution pour l’acquisition de territoires à protéger. On pourrait imaginer un dispositif de ce type, par le biais d’une association des amis du Conservatoire, qui permettrait aux citoyens d’être impliqués dans la préservation du littoral. C’est une noble cause, les Français y sont attachés. Un système de crowdfunding permettrait au Conservatoire de procéder à des acquisitions. Les Français qui souscriraient à ce fonds citoyen seraient appelés à se prononcer sur le choix des terrains à acquérir. Ce sera aussi une façon de sensibiliser les citoyens au changement climatique, pour lequel les territoires littoraux sont évidemment en première ligne.

ANES : Le Conservatoire est confronté au changement climatique, et surtout au retrait du trait de côte. Pourquoi continuer à acquérir des terrains qui seront submergés dans trente ou cinquante ans ?

Hubert Dejean de la Bâtie : Il faut être pragmatique : si on sait qu’une guinguette de plage doit être emportée par l’érosion côtière dans les années à venir, ce n’est pas la peine de l’acheter ! Ce n’est pas au Conservatoire d’indemniser le propriétaire parce que la nature fait son œuvre, ou d’indemniser un camping en bord de mer. C’est aux collectivités territoriales de le faire, avec l’appui des fonds régionaux pour la reconversion. Pour toutes ces actions, le Conservatoire travaille en bonne intelligence avec un certain nombre de partenaires : les départements pour la gestion des sites, le fonds Barnier pour indemniser le propriétaire d’une falaise effondrée, ou les conseils régionaux pour relocaliser les activités économiques fragilisées par le changement climatique. D’une manière générale, ce n’est pas au Conservatoire d’organiser le repli sur le plan économique, il est là pour apporter son expertise, comme ile le fait dans d’autres domaines, en aménageant le littoral pour le rendre compatible avec les nouvelles attentes de la société. Par exemple, le Conservatoire fait l’acquisition de phares littoraux dans le but d’en faire des points d’accueil touristiques, mais il n’a pas vocation à les gérer : c’est aux communauté de commune de les prendre en gestion et d’y installer des centres d’interprétation.

Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko