Comment mesurer la biodiversité ?

Photo d'illustration © Ngo Minh Tuan de Pixabay

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20 disparitions d’espèces par an, pas plus. Des scientifiques proposent de fixer cet objectif, comme un équivalent au -2°C pour le dérèglement climatique. Une autre équipe suggère une méthode pour inventorier toutes les espèces. L’ISO –organisation internationale de normalisation- prépare une norme favorisant la protection de la biodiversité.

Un article publié le 7 juillet 2020 dans la revue en libre accès PLOS Biology décrit une feuille de route pour créer, pour la première fois, une liste de toutes les espèces du monde, des mammifères et des oiseaux aux plantes, champignons et microbes.

« Lister toutes les espèces peut sembler routinier, mais c’est une tâche difficile et complexe, déclare le professeur Stephen Garnett de l’université Charles Darwin, auteur principal du document. Actuellement, il n’existe pas de liste, unique et approuvée par tous, des espèces ». Au lieu de cela, certains groupes d’organismes emblématiques comme les mammifères et les oiseaux ont plusieurs listes concurrentes, tandis que d’autres groupes moins connus n’en ont aucune. Cela pose des problèmes aux organisations et aux gouvernements qui ont besoin de listes fiables, convenues, scientifiquement défendables et précises aux fins de la conservation, des traités internationaux, de la biosécurité et de la réglementation du commerce des espèces menacées. L’absence d’une liste consensuelle de toutes les espèces entrave également les chercheurs qui étudient la biodiversité de la Terre. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

Le nouveau document présente une solution potentielle : un ensemble de dix principes pour créer et gérer des listes d’espèces mondiales, et une proposition de mécanisme de gouvernance pour garantir que les listes sont bien gérées et largement acceptables. « Il est important de noter qu’il définit clairement les rôles des taxonomistes – les scientifiques qui découvrent, nomment et classifient les espèces – et des parties prenantes telles que les défenseurs de l’environnement et les agences gouvernementales et internationales, explique Kevin Thiele, directeur de Taxonomy Australia et co-auteur du document. Alors que les taxonomistes auraient le dernier mot sur la façon de reconnaître et de nommer les espèces, le processus garantit que les besoins des parties prenantes sont pris en compte lorsqu’il s’agit de décider entre des opinions taxonomiques divergentes ».

Les espèces de la Terre sont confrontées à des menaces sans précédent, dues au réchauffement climatique, à la pollution, au défrichement, aux maladies et à la surutilisation des terres, qui, ensemble, provoquent une crise d’extinction sans précédent et qui s’accélère. « L’élaboration d’une liste unique d’espèces ne permettra pas d’arrêter l’extinction, déclare M. Garnett, mais c’est une étape importante dans la gestion et la conservation de toutes les espèces du monde, grandes et petites, pour la génération actuelle et les générations futures ».

De son côté, une équipe de chercheurs a proposé la création d’un chiffre symbolique, suggérant que les pays devraient viser à maintenir les extinctions à un niveau « bien inférieur » à 20 espèces connues chaque année dans le monde. Ce serait l’équivalent en termes de biodiversité de l’objectif climatique de 2 °C : un objectif simple, mesurable et compréhensible par le public et les responsables politiques. La proposition, de Mark Rounsevell de l’Institut de technologie de Karlsruhe en Allemagne et de ses collègues, vise à mettre fin à près de deux décennies d’échec dans la politique et la fixation d’objectifs en matière de biodiversité à l’échelle mondiale – les objectifs Aichi 2010 ont remplacé un objectif précédent, infructueux, visant à ralentir le rythme de la perte de biodiversité que les pays se sont fixés en 2002. Et l’idée fait son chemin. Dans une interview accordée à Nature, Elizabeth Maruma Mrema, la nouvelle responsable de la Convention des Nations unies sur la biodiversité, a reconnu qu’il serait difficile de fixer un objectif unique car la biodiversité présente de multiples facettes. Mais si la communauté parvient à la faire fonctionner, ajoute-t-elle :« ce sera le meilleur résultat possible parce que cela deviendra alors une chanson que tout le monde chantera, et que tout le monde pourra s’aligner pour délivrer ce seul message clé ».

Enfin l’organisation internationale de normalisation – l’ISO – a chargé la France d’animer la préparation, avec tous les pays volontaires, de normes internationales favorisant la protection de la biodiversité. A l’initiative d’AFNOR, chargé de représenter la France au sein de l’ISO, 20 premiers pays ont d’ores et déjà signalé leur volonté de participer à la rédaction de normes volontaires internationales. Qu’ils soient identifiés comme des « poumons de la planète », à l’instar de la forêt amazonienne, du bassin du Congo, ou issus de l’Europe et d’autres régions du monde, les cinq continents sont représentés. Acteurs publics et privés, chercheurs et représentants d’ONG seront donc réunis pour élaborer, par consensus, des méthodes et des cadres de référence qui permettront de renforcer l’action de tous en faveur de la protection de la biodiversité.

Depuis 1 an, une vingtaine d’acteurs socio-économiques français travaillent avec l’ambition de porter au plan international des premières contributions. La future norme NF X32-001 (ouverte aux commentaires de tous jusqu’au 6 septembre 2020) en fera partie : elle propose à toute organisation une méthodologie de criblage systématique des enjeux de biodiversité, d’analyse d’impacts des activités et conduisant à avoir une approche construite en la matière (définition de stratégie, d’un plan d’actions, d’évaluation des résultats et d’amélioration). Cet outil, qui sera finalisé en fin d’année, aidera à intégrer les enjeux de conservation, de restauration et d’utilisation durable de la biodiversité et des services écosystémiques dont les humains bénéficient.

Le projet engagé au sein de l’ISO sera mené en cohérence avec ceux d’instances internationales en prise directe avec les enjeux de biodiversité. L’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) a déjà apporté son soutien. Au-delà de termes communs et de méthodes de conduite de projets, à l’échelle d’une organisation ou d’un territoire, le projet de l’ISO permettra aussi de valoriser les réussites en matière de préservation de la biodiversité. Les participants pourront ainsi partager leurs expériences sur des cas concrets, bénéficiant ainsi de l’occasion pour faire connaître leurs approches pour un écosystème spécifique, au-delà des frontières.

La première réunion de travail se tiendra fin 2020. Alternant discussions à l’échelle nationale et internationale, le comité technique présentera ses premières normes à l’horizon 2023.

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