Huile de palme : un plan contre la déforestation importée et une niche fiscale supprimée (5 min)

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Aide aux pays producteurs, nouveau label, campagne de communication : le gouvernement français a publié sa « stratégie » pour lutter contre les importations à risque pour la forêt dans le monde, un plan tous azimuts à caractère surtout incitatif. Parallèlement, l’Assemblée nationale a voté un amendement supprimant une niche fiscale pour l’huile de palme.

L’actualité de l’huile de palme vient de connaître quelques remous. Le vendredi 16 novembre, les députés ont adopté de justesse (22 voix contre 20) un amendement porté par Bruno Millienne (MoDem) qui exclut, à compter de 2021, l’huile de palme de la liste des biocarburants ouvrant droit à un taux réduit de la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP). Un premier amendement instaurant la suppression de cette niche fiscale pour l’huile de palme avait été rejeté par l’Assemblée en octobre dernier, à la demande du gouvernement. Lundi dernier, sur BFMTV, le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux a dénoncé cet amendement. « L’intention de Bruno Millienne est extrêmement louable mais l’effet est totalement contre-productif parce que la mesure va provoquer un report sur le soja, on considère que c’est pire pour la déforestation que l’huile de palme ». La suppression de cette niche fiscale pour l’huile de palme intervient alors que le gouvernement a présenté la stratégie nationale pour stopper d’ici 2030 l’impact des importations françaises sur la déforestation. La France, avec ses importations de soja, cuir ou huile de palme, participe à la déforestation dans le monde. Selon le WWF, ces cinq dernières années, le pays a contribué à déboiser potentiellement 5,1 millions d’hectares, à travers les seules importations de sept matières premières. Le plan interministériel présenté mercredi 14 novembre avait été promis par l’ex-ministre Nicolas Hulot. Objectif : mettre fin d’ici à 2030 à la déforestation liée à l’importation de produits agricoles ou forestiers non durables. Au programme: « faire évoluer les pratiques » de tous les acteurs, dont les pays producteurs, que Paris voudrait faire bouger via sa politique d’aide au développement (« contrats de territoire »). Aux entreprises françaises qui importent ces produits, l’Etat propose de rejoindre début 2019 une « plateforme », pour les « inciter à s’engager ». Elles seraient alertées sur les approvisionnements risqués (via des données douanières, le suivi satellitaire des couverts forestiers…). La plate-forme, à laquelle les ONG seront associées, devra aussi élaborer d’ici à 2020 un label « zéro déforestation » pour orienter les consommateurs. Ces mesures concerneront les matières les plus sensibles: soja, huile de palme, boeuf, cacao, hévéa, bois. Elles seront éventuellement élargies à d’autres produits (café, coton, canne à sucre, maïs, produits miniers…) lors de points d’étape en 2020 et 2025. Côté agriculture, et notamment l’élevage, grand consommateur de soja, l’État compte sur des plans de filière, avec l’idée de promouvoir les alternatives. Objectif: autonomie protéique dès 2030 pour nourrir les bêtes. Enfin, il veut réorienter les commandes publiques, via un « guide de bonnes pratiques » diffusé début 2019 aux collectivités. Rien de contraignant donc pour les communes comme pour les entreprises, le gouvernement tablant plutôt sur l’argument de l’image pour les convaincre. « Nous sommes le premier pays à affronter ce sujet », souligne Emmanuelle Wargon. La secrétaire d’Etat à la Transition écologique insiste sur le volet coopération pour « construire une solution avec les pays exportateurs ». « Je crois aussi beaucoup aux consommateurs, qui feront avancer les choses », a-t-elle dit à l’AFP. Pascal Canfin, directeur général du WWF France, salue un « bon plan de travail » sur une question encore en friche juridiquement et difficile diplomatiquement. « Dans les faits, beaucoup dépendra de la capacité d’animation politique et de la société civile à mobiliser ».

Mais pour l’association Greenpeace, dont six militants ont récemment abordé un navire transportant de l’huile de palme au large de l’Espagne : « les timides avancées du gouvernement ne compenseront pas l’autorisation qu’il a donnée à Total d’importer 550.000 T d’huile de palme par an pour sa bioraffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône), ni son blocage de la suppression de l’avantage fiscal aux agrocarburants à l’huile de palme ». Car bien avant l’alimentaire, ce sont les agrocarburants qui absorbent le gros de l’huile de palme. Alors qu’une des plus grandes bioraffineries d’Europe doit démarrer à La Mède au premier trimestre 2019, la France veut plafonner l’usage dans les carburants de matières premières à impact déforestation « selon des critères qui seront définis par la Commission européenne en février 2019 », « jusqu’à leur élimination d’ici 2030 », indique la stratégie. « Mais le gouvernement n’est pas clair », objecte Sylvain Angerand, des Amis de la Terre: « il reconnaît que les systèmes de certifications sont insuffisants, mais explique qu’il n’y a pas de problème si Total importe de l’huile de palme ‘durable’, alors que cette entreprise refuse de publier son plan d’approvisionnement ». Au-delà, pour les ONG, il ne peut y avoir durabilité pour ces agrocarburants de 1ère génération au vu du boom de la demande et ses effets sur la consommation des terres. A la Mède, Total devra faire la transparence sur ses filières d’approvisionnement, a assuré mercredi le ministère de la Transition écologique. Un dialogue est engagé avec le groupe, pour la substitution de productions nationales aux importations et le développement de carburants de deuxième génération, a-t-on ajouté. Selon la FAO, de 1990 à 2015, le monde a perdu 129 millions d’hectares de forêts (huit fois la forêt française), un fléau responsable de 11% des émissions de gaz à effet de serre mondiales et de pertes d’espèces. Un tiers est à imputer aux pays de l’Union européenne.

Parallèlement à la suppression de la niche fiscale pour l’huile de palme et l’annonce du plan contre la déforestation importée, une publicité d’une chaîne de supermarchés britannique, devenue virale et montrant un orang-outang sans habitat suite à la déforestation due aux plantations d’huile de palme, a été vivement critiquée vendredi par un organisme représentant le secteur. Cette publicité de Noël du groupe Iceland est un dessin animé dans lequel un orang-outang explique à une petite fille que sa forêt a été rasée. Elle a été vue des millions de fois sur les réseaux sociaux et a entraîné la propagation du hashtag #NoPalmOilChristmas (pas d’huile de palme à Noël) sur Twitter. Cette pub, baptisée « Rang-tan » d’après le surnom donnée au petit singe, demande aux consommateurs de prendre conscience des conséquences environnementales de l’huile végétale la plus largement utilisée au monde. L’industrie de l’huile de palme, qui pèse plusieurs milliards de dollars, n’a pas été impressionnée par cette courte vidéo. « L’interdiction de l’huile de palme n’est pas la solution. Le boycott n’est pas la solution », a déclaré vendredi à l’AFP Darrel Webber, président de la RSPO (table ronde pour une huile de palme durable), basée en Malaisie. « Les marges des détaillants sont très faibles de nos jours. Le moyen le plus facile de se faire de la publicité est le meilleur pour eux », a-t-il ajouté. La RSPO, qui certifie 20% de la production mondiale d’huile de palme, a annoncé jeudi un accord pour une nouvelle norme qui vise à « renforcer » la protection environnementale et les droits de l’Homme dans les plantations. Iceland, spécialisé dans les surgelés, avait auparavant annoncé qu’il allait arrêter d’utiliser de l’huile de palme, présente dans bon nombre de produits, de la margarine aux biscuits en passant par les savons et shampoings, en raison de la destruction environnementale qu’elle engendrait. « Nous n’avons pas retiré l’huile de palme de nos produits alimentaires pour profiter d’un ‘gadget marketing’, mais pour susciter une prise de conscience populaire de la destruction continue des forêts tropicales », a indiqué à l’agence Bloomberg le directeur d’Iceland, Richard Walker. « En procédant de la sorte, nous espérons mettre l’industrie de l’huile de palme sous pression pour qu’elle fournisse véritablement le produit durable qu’elle promet depuis longtemps », a-t-il précisé. Une pétition ayant quasiment réuni un million de signatures demande à ce que la publicité soit diffusée sur la télévision britannique après qu’elle a été bloquée pour avoir été jugée trop politique. Des groupes en Malaisie et en Indonésie, qui dominent la production mondiale d’huile de palme, sont fréquemment accusés de déforestation et de culture sur brûlis, une technique primitive utilisée comme moyen de défrichement et de fertilisation dans les zones tropicales. Ces méthodes détruisent l’habitat d’espèces menacées, dont les orang-outangs.