🔻 L’agriculture intensive augmente les risques de pandémie… et l’agriculture biologique est plus rentable !

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L’exploitation des terres pour l’agriculture intensive, qui rapproche des humains les animaux sauvages dont l’habitat est dérangé, rend plus probable la survenue de pandémies telles que celle du Covid-19, selon une étude publiée dans Nature. Simultanément, une note publiée par France Stratégie révèle que l’agriculture biologique est plus performante d’un point de vue économique et environnemental.

Selon l’étude publiée dans la revue Nature, les maladies dont sont porteurs les animaux sauvages ont plus de risque d’être transmises aux humains en raison de l’évolution de l’usage des terres. L’ONU estime que trois-quarts des terres de la planète ont été largement dégradés par les activités humaines depuis le début de l’ère industrielle. Un tiers des terres et trois-quarts de l’eau douce sont en particulier utilisés par l’agriculture. Cette utilisation des terres pour l’agriculture s’étend chaque année, souvent au détriment d’écosystèmes comme les forêts, qui abritent des animaux sauvages eux-mêmes hôtes de nombreux pathogènes potentiellement transmissibles aux humains.

L’équipe du University College de Londres (UCL) a passé en revue 6.800 écosystèmes sur toute la planète et découvert que les animaux connus comme porteurs de pathogènes (chauve-souris, rongeurs, oiseaux) sont plus nombreux dans des paysages intensément modifiés par les Hommes. Des résultats qui selon eux prouvent la nécessité de changer la façon dont l’humanité exploite les terres, pour réduire les risques de futures pandémies. « La façon dont les Hommes modifient les paysages à travers le monde, transformant des forêts en terres agricoles, a des impacts constants sur de nombreuses espèces de faune sauvage, entrainant le déclin de certaines et la persistance ou l’augmentation d’autres,a commenté Rory Gibb, chercheur à l’UCL. Nos résultats montrent que les animaux qui persistent dans les environnements dominés par l’Homme sont ceux qui sont le plus susceptibles d’être porteurs de maladies infectieuses qui peuvent rendre les gens malades », ajoute-t-il. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

Le Covid-19, qui a contaminé plus de 18 millions de personnes dans le monde et fait plus de 700.000 morts, est probablement passé d’un animal à l’Homme avant de se transmettre d’humain à humain. Le nouveau coronavirus n’est que l’un des nombreux virus mortels ayant fait le saut entre l’animal et l’Homme et étant donné que les réservoirs que représente la faune sauvage sont de plus en plus sous pression, les risques de fuite augmentent. « Alors que les terres agricoles et les villes vont continuer à s’étendre, nous devrions renforcer notre surveillance des maladies et les dispositions sanitaires dans les zones où les territoires sont fortement perturbés »,a estimé Kate Jones, qui a également participé à l’étude, plaidant pour que les gouvernements considèrent l’agriculture et les filières agroalimentaires comme directement liées à la santé humaine.
Mais existe-t-il une alternative ?

Oui, d’après France Stratégie (institution autonome placée auprès du Premier ministre, qui contribue à l’action publique par ses analyses et ses propositions), l’agriculture biologique : « Le développement de l’agroécologie est une alternative souhaitable à l’agriculture « conventionnelle » pour engager la transition de notre système alimentaire vers la durabilité. Mais est-elle rentable ? Oui, suivant cette étude qui passe au crible de la littérature scientifique et de la modélisation vingt-trois référentiels relevant de l’agroécologie. L’agriculture biologique apparaît en particulier comme la plus performante d’un point de vue économique et environnemental aujourd’hui ». L’étude en question s’intitule Les performances économiques et environnementales de l’agroécologie. Ses deux auteurs, Alice Gremillet et Julien Fosse, ont identifié vingt-trois cahiers des charges ou référentiels qui se revendiquent des grands principes de l’agroécologie, publics et privés, certains bénéficiant de soutiens financiers publics, d’autres non. Mais que recouvrent-ils vraiment ? Pour répondre à cette question, les auteurs ont calculé, pour chacun, « un score d’exigence environnementale », c’est-à-dire un indicateur tenant compte de la réduction d’utilisation d’engrais et de pesticides, et de l’importance des pratiques favorables à la préservation de la biodiversité, des sols et des ressources en eau.

Bilan : suivant ce score, deux grandes familles d’exploitations agroécologiques se distinguent. Dans la première, on trouve les exploitations à haut niveau d’exigences environnementales pour lesquelles l’ensemble du système de production a été repensé, suivant un cahier des charges bénéficiant d’une reconnaissance du consommateur grâce à des labels publics. C’est notamment le cas de l’agriculture biologique (AB). Certification européenne et nationale, l’AB est soutenue par des aides à la conversion de la PAC. Fin 2018, 7,5 % de la surface agricole utile française et environ 41 600 exploitations agricoles nationales (soit 9,5 % du total) étaient cultivées en bio. La permaculture et trois référentiels privés (Demeter,Nature et Progrès et Bio Cohérence) ajoutent des contraintes supplémentaires aux exigences de l’AB. La certification Haute Valeur environnementale (HVE) tombe aussi dans cette première famille et concerne 5 399 exploitations au 1erjanvier 2020.

La seconde famille rassemble, elle, les exploitations dont le système de production, malgré des engagements supplémentaires, reste fondé sur les principes de l’agriculture conventionnelle. Appartiennent à cette famille : les exploitations engagées dans les mesures agroenvironnementales et climatiques système de la PAC (MAEC système) qui bénéficient d’aides, les 3 000 fermes économes en intrants du réseau DEPHY, et les chartes privées telles que Lu’Harmony ou AgriCO2qui certifient respectivement 1 700 et 2 800 agriculteurs.

Premier moyen utilisé par les auteurs pour évaluer la rentabilité (hors aides) des référentiels étudiés : l’analyse des données économiques publiées dans la littérature scientifique (INRA, Insee,CERFRANCE…). Bien que les indicateurs varient (marge brute ou directe, excédent brut d’exploitation…), de même que les échelles de temps et les filières (viticulture, maraîchage, céréales…), leur revue de littérature montre clairement que les exploitations agroécologiques, l’AB en particulier, sont en général plus rentables que les exploitations conventionnelles, alors que leurs exigences environnementales sont élevées.

Pourquoi ? Parce que les exploitations bio réalisent des économies sur les charges en intrants (engrais, produits phytosanitaires) et que les prix des produits bio sont plus élevés. À quoi s’ajoutent des prix moins volatils et une plus grande diversité de productions, assurant dans leur ensemble des rendements plus stables sur le temps long. Or ces bénéfices font plus que compenser les coûts induits par des rendements plus faibles et par les charges supplémentaires liées à la mécanisation du désherbage ou au recours à davantage de main-d’œuvre. Un exemple pour s’en convaincre : en 2016 l’excédent brut d’exploitation (EBE) des exploitations conventionnelles en viande bovine était de 3 euros par hectare contre 180 euros en bio. Plus généralement la littérature scientifique montre que le gain de marge directe en AB, quoique très variable selon les productions, est en moyenne de 103 %.

Pour généraliser ces résultats, Alice Gremillet et Julien Fosse ont ensuite modélisé (avec le logiciel GAMS) une exploitation en grandes cultures de 100 hectares, en fonctionnement conventionnel d’abord puis avec les contraintes supplémentaires de cinq cahiers des charges : AB, DEPHY économe et DEPHY très économe en intrants, HVE B et Lu’Harmony. Grâce à quoi ils ont pu estimer et comparer les marges directes globales de cette exploitation type, en conventionnel et sous référentiel. Une manière donc de simuler sa transition agroécologique pour en tester la rentabilité. Résultat : l’AB est le seul référentiel (parmi ceux testés) à apporter des bénéfices à moyen terme à l’exploitant, avec un gain de marge directe de l’ordre de 25 % au terme de la transition (hors aides de la PAC toujours). L’agriculture biologique apparaît donc comme la plus performante d’un point de vue économique et environnemental.

Pour France Stratégie, mieux aider la transition écologique de notre agriculture passe par un réel ajustement des aides publiques versées aux efforts financiers consentis par les agriculteurs pour réduire leurs impacts sur l’environnement ou par un changement d’approche permettant de mieux rémunérer le service environnemental rendu. Une approche qui pourrait consister en un système de bonus-malus, le produit des malus sur l’usage de pesticides et d’engrais venant financer les bonus aux pratiques agroécologiques par exemple.

Concernant les référentiels étudiés, Alice Gremillet et Julien Fosse formulent trois propositions. Pour les référentiels « à haut score d’exigence environnementale », il apparaitrait nécessaire de renforcer leur reconnaissance par le consommateur pour permettre un consentement à payer rémunérant justement l’agriculteur ; c’est le cas des référentiels HVE. Pour les référentiels « à haut score d’exigence environnementale» qui présentent, eux, des bénéfices économiques pour les exploitants, il serait souhaitable de mieux tenir compte de la plus grande intensité en main d’œuvre, à l’origine de surcoûts, dans le paramétrage des dispositifs d’aides publiques qui leur sont attribués. Enfin, pour les référentiels « à faible score d’exigence environnementale » mais à coût faible ou nul, il s’agirait de diffuser et de généraliser les bonnes pratiques, notamment en termes de réduction d’usage de pesticides.

Ajuster les aides et mieux soutenir les référentiels à forte exigence environnementale sont des leviers nécessaires pour développer l’agroécologie. Mais ils ne seront pas suffisants. Pour assurer la transition de notre système alimentaire vers la durabilité, les pratiques des consommateurs doivent aussi évoluer, notamment vers un régime moins et mieux carné. C’est à cette double condition que le système agricole français pourra changer au profit d’un modèle plus soutenable permettant de nourrir la population, de faire vivre les producteurs dignement, de réduire notre dépendance aux intrants de synthèse et d’améliorer la protection des sols et la qualité de l’eau.

Et réduire les risques de pandémies !

Lire l’étude de Nature

Lire l’étude de France Stratégie

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