Par Anne Demerlé-Got – Amateurs de dessins botaniques ou zoologiques « à l’ancienne », il va vous falloir changer d’optique le temps de lire ce livre et prévoir un peu de temps. Un Dieu barbu et un Darwin tout aussi buissonnant vous ouvrent ses chapitres en se livrant à des chicaneries crayonnées d’apparence potache. Derrière les dialogues de ces deux caricatures, Pierre Kroll et Vinciane Despret s’en donnent à cœur joie – à crayon joie, à sciences joie conviendrait mieux – pour présenter une quinzaine d’espèces animales ou végétales, non depuis le piédestal sur lequel aiment se hausser les hommes, mais depuis les excentricités inventives de la nature. C’est en aplanissant les difficultés que la vulgarisation rend accessible les complexités d’un domaine. Ici, elle fait bien plus, déboulonnant par étapes soigneusement contées les idées reçues sur la théorie de l’évolution, – Darwin lui-même parlait d’ « ascendance avec modification » – et son mauvais emploi, pour les remplacer par de vastes questions : le rôle de la beauté dans les interactions animales, la capacité de choix de certains animaux, la notion de « progrès ». Des physiciens, paléontologues, biologistes, ou philosophes d’époques et localisations les plus variées accompagnent les auteurs dans ce défilé anti-évidences. De quoi rire, certes, de quoi apprendre surtout, et à plusieurs endroits relire, car le propos reste, comme souvent avec Vinciane Despret, difficile à saisir du premier coup. Qu’il commence par le paon ou par la gazelle, on laisse le lecteur « s’enjailler » des bizarreries inépuisables de la nature. Et inutile d’attaquer la lecture la fleur au fusil, car les hypothèses et métaphores abusivement guerrières sont dénoncées, une posture également réjouissante, à épandre sans modération dans le domaine du soin au sens le plus général du terme par ces temps belliqueux. Au lecteur auquel le sujet du livre paraîtrait à tort éloigné de lui, alors même qu’il abrite plusieurs centaines de bactéries dans son tube digestif, on livrera cette phrase du chapitre sur « la malice de la toxoplasmose » : « Il s’avère aujourd’hui incontestable que le métabolisme des communauté bactérienne, virales et fongiques a des effets à la fois sur nos émotions, sur la qualité de notre sommeil, et sur les manières de penser et de faire face aux situations. ». Et on recommande au lecteur pressé le chapitre final, intitulé « Farces et attrapes », qui lui indiquera l’essentiel : l’interdépendance de tous les êtres vivants et la présence de l’art dans la nature.
Anne Demerlé-Got
Dieu, Darwin, tout et n’importe quoi, Histoires naturelles, Vinciane Despret et Pierre Kroll, éditions Les Arènes, 2025, 216 pages, 21 €


