En Bretagne, le retour des algues vertes inquiète (3 mn)

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Plusieurs baies bretonnes dont celle de Saint-Brieuc sont de nouveau envahies d’algues vertes alors que s’ouvre la saison estivale. Cinquante ans après leur apparition, les marées vertes suscitent toujours la colère et des associations réclament des mesures plus contraignantes.

« Cette année, les algues vertes sont arrivées avec six semaines d’avance et six plages sont fermées« , a relevé jeudi devant la presse André Ollivro, coprésident de l’association Halte aux marées vertes (HMV). Ces algues libèrent en se décomposant du sulfure d’hydrogène (H2S), gaz potentiellement mortel. Moins de 5% du littoral breton est toutefois concerné par ce fléau, documenté dès 1971 et qui a culminé dans les années 2000. La baie de Saint-Brieuc, vaste et peu profonde, concentrait mi-juin 70% des surfaces d’échouages du littoral breton, selon Sylvain Ballu, chercheur au Centre d’étude et de valorisation des algues (Ceva). Confrontée à l’arrivée massive d’algues déjà putréfiées, chargées en H2S, l’usine de valorisation de Launay-Lantic a dû stopper en urgence les arrivages mercredi, les riverains se plaignant d’odeurs insoutenables. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

Conséquence de la présence dans les cours d’eau de nutriments dont se nourrissent les algues, notamment d’azote, utilisé en agriculture (engrais et déjections animales), les algues se transforment en marées vertes dans certaines baies grâce à des conditions météorologiques et topographiques favorables. En cause, des milliers de fragments d’algues insuffisamment dispersées en hiver, un printemps lumineux et chaud, puis de fortes précipitations en juin qui ont fait grimper le débit des cours d’eau, donc l’apport de nitrates. « Depuis 10-15 ans« , il y a une « très nette » baisse de la concentration en nitrates des cours d’eau, mais, souligne Sylvain Ballu, « les nappes phréatiques mettent des années à se décharger des nitrates« .

Pour éviter les accidents, des maires ont fermé leurs plages, comme à Hillion (Côtes d’Armor). « Pour les marées noires, les moyens techniques sont importants, mais quand il s’agit de marées vertes, on ramasse encore au tracteur comme nos grands-parents« , dénonce le maire Mickaël Cosson, qui préconise un ramassage « en mer« . C’est à proximité d’une des plages d’Hillion qu’un joggeur avait été retrouvé mort en septembre 2016 dans une vasière. L’enquête avait été classée sans suite en avril 2017. Mais les élus rechignent à investir pour un phénomène qu’ils entendent voir disparaître, préférant travailler en amont sur les flux d’azote. Interrogé, le président de région Loïg Chesnais-Girard juge « considérables » les efforts des agriculteurs depuis 30 ans, tout en évoquant, à Saint-Brieuc, « un relâchement » de la part de certains. Reste que les algues sont aussi de retour dans le Finistère, selon l’association Eau et Rivières de Bretagne, qui réclame des « mesures d’urgence contraignantes« , comme l’abaissement du plafond de fertilisation azotée des parcelles dans les zones sensibles.

« Le volontariat a montré ses limites. Il faut contrôler et sanctionner ceux qui ne respectent pas les règles« , a renchéri jeudi André Ollivro. « On peut respecter la réglementation et générer malgré tout des pollutions« , remarque toutefois Sylvain Ballu, évoquant « des systèmes agricoles éprouvés qui génèrent intrinsèquement des pollutions par les nitrates« . De plus, « dans certains secteurs sensibles, même 20 mg de nitrates par litre peuvent provoquer des marées vertes« , poursuit-il, la norme pour la potabilisation de l’eau étant de 50mg/l. Sur le terrain, certains élus s’avouent désemparés, comme Jean-Luc Barbo, président de la commission locale de l’eau à Saint-Brieuc pour qui « les derniers milligrammes de nitrates sont les plus difficiles à gagner« . « Les quelques agriculteurs qui font des erreurs ne suffisent pas à expliquer les problèmes« , assure-t-il, questionnant l’impact du changement climatique mais surtout « le relâchement des décideurs politiques, économiques et administratifs« . Il préconise « un vrai changement de l’agriculture« , rejoint par « Halte aux marées vertes« , qui appelle à une « révolution agricole« .

Pour Inès Léraud, auteure d’Algues vertes, l’histoire interdite, « les agriculteurs seuls n’ont aucun pouvoir« . Fruit de trois ans d’enquête sur le terrain, cette bande dessinée jette une lumière crue sur « un demi siècle de fabrique du silence« , selon l’auteure. Spécialiste des enquêtes mêlant environnement et santé, Inès Léraud, journaliste à Radio France et membre du média Disclose, s’est installée dans le hameau de Coat-Maël (Côtes-d’Armor) en 2015 pour enquêter. « Le fait de vivre sur place dissipait la méfiance, j’atteignais ainsi des témoins que je n’aurais jamais pu connaître en vivant à Paris« , raconte-t-elle dans son enquête fleuve. S’appuyant autant sur des témoignages de lanceurs d’alerte (médecins, chercheurs), des documents officiels, coupures de presse, que sur des lettres des services de l’État, d’élus ou de particuliers, l’auteure retrace l’histoire des marées vertes depuis leur origine après-guerre jusqu’à aujourd’hui. Et s’aperçoit, ce faisant, que documenter l’histoire de ce phénomène revient à « raconter celle de l’agriculture bretonne« .

De la mort d’un cheval intoxiqué par des algues en décomposition en 2009 jusqu’à celle d’un joggeur en 2016, près de Saint-Brieuc, « enterré sans qu’aucune analyse, pas même un prélèvement sanguin, ne soit diligentée par le parquet« , Inès Léraud tire le fil d’une histoire qui se révèle de plus en plus politique. « On entend encore aujourd’hui dans le milieu agricole ce discours qui dit que le lien entre agriculture et marées vertes n’est pas prouvé, et quand je suis venue m’installer en Centre-Bretagne, la plupart des gens me disaient que les algues n’avaient jamais tué« , explique Inès Léraud. « Comme dans les grands scandales sanitaires, un travail de désinformation a été fait sur le sujet des algues vertes, des travaux scientifiques ont été mis de côté, des contre discours sont arrivés du monde industriel, couverts par le monde politique« , affirme la journaliste. Après ses trois années d’enquête, elle se dit aujourd’hui « choquée par un système un peu orwellien où le blanc devient noir et inversement« . « Ceux qui essaient de mettre en lumière ce problème, comme le médecin urgentiste de Lannion ou les scientifiques de l’Ifremer, sont considérés comme des ennemis par les industriels et l’administration bretonne« , constate Inès Léraud. Paradoxe, selon l’auteure, qui enquête d’habitude sur des phénomènes « plus complexes ou cachés, comme l’amiante ou les pesticides« , les algues vertes sont « sous nos yeux alors qu’on nous a dit que ça n’existait pas ou que ce n’était pas ce qu’on croyait« .

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