Rats des villes et rats des champs

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« Je me bats pour la ruralité » : ce fut l’un des mantras de la campagne de Laurent Wauquiez pour la présidence des Républicains, avec le succès que l’on sait. C’est au nom du nécessaire « désenclavement des territoires ruraux » que des élus tarnais s’emploient à tordre la législation pour relancer le chantier de la désastreuse A 69. C’est encore au nom de la « ruralité » et de sa défense que la Fédération nationale des chasseurs exige -et obtient- régulièrement des gâteries réglementaires et financières du la part du gouvernement. Et c’est dans une Coordination « rurale » que sont regroupés les agriculteurs les plus sensibles aux charmes des extrêmes-droites.

De quoi parle-t-on au juste ? Qui est « rural » ? Le ou la cadre qui télétravaille depuis sa ferme restaurée de l’Aveyron est-il un « rural » ou un urbain transplanté ? L’agricultrice qui gère son exploitation derrière son ordi, comme n’importe quelle cheffe d’entreprise, et qui pilote son tracteur guidé par GPS est-elle plus « rurale » que l’instituteur frais émoulu de l’université qui fait ses courses dans le même hypermarché qu’elle ? Le chasseur (seules 3 % sont des chasseuses) est-il « rural » du seul fait qu’il tient un fusil, alors que 30 % d’entre eux habitent dans des villes de plus de 100 000 habitants (et 13 % dans des villes de 20 000 à 100 000 habitants) et viennent tirer le cerf ou la bécasse dans leur SUV rutilant ?

Jamais précisément définie, mais instrumentalisée sans relâche par la FNSEA, les Jeunes Agriculteurs, les chasseurs et tout ce que la France -celle des villes et celle des champs- compte de réactionnaires plus ou moins crypto-pétainistes (« La terre, elle, ne ment pas »), la notion de « ruralité » a pour effet de créer un clivage parfaitement artificiel dans un tissu social bien plus mêlé qu’ils ne veulent le dire, de rejeter toutes les évolutions qui pourraient ébranler les intérêts de quelques lobbies, et de conserver leurs prébendes aux rentiers de l’immobilisme le plus rance. Entendre le président de la FNSEA, par ailleurs président du groupe agro-industriel Avril (CA 2024 : 7,7 milliards) défendre la « ruralité », c’est entendre le lion plaider pour les gazelles !

Celles et ceux qui ont choisi de tracer leur chemin à l’écart des centres urbains méritent mieux que le costard de réacs attardés qu’on leur taille sans relâche !

JJF

PS – Retour sur la Lettre de la semaine dernière. Il y était affirmé qu’il faut 1000 ans pour que la nature restaure quelques centimètres de sol fertile. Un lecteur qui sait de quoi il parle -il dirige un master en Génie écologique- tient à apporter une précision bienvenue : « Bonjour, Je lis souvent cette affirmation dans les médias: il faudrait compter mille ans pour se voir régénérer quelques cm de sol ! Et à chaque fois, j’en reste d’autant plus dubitatif que cette affirmation ne renvoie sur aucune démonstration, ni publications scientifiques. A minima faudrait-il préciser dans quelles conditions: en l’absence de toutes mesures de restauration active et de toutes protections contre les pressions négatives à cette régénération spontanée. Car sinon, rassurez-vous, une bonne ingénierie agroécologique est capable de régénérer en quelques années seulement 1 cm de sol digne de ce nom … ». Ne passons pas à côté des bonnes nouvelles, elles sont si rares !