Jadis, on le sait, une sardine de galéjade bloqua le port de Marseille. Cet été, c’est une méduse bien réelle qui a bloqué la centrale nucléaire de Gravelines. L’affaire est assez simple : la centrale capte son eau de refroidissement dans la mer du Nord, cette eau traverse des filtres qui en écartent les poissons, afin de ne pas obstruer les circuits de refroidissement des réacteurs. Les poissons… mais pas les méduses. Avec leur corps gélatineux et gluant, ces organismes frustes mais indestructibles (les méduses sont là depuis près de 600 millions d’années, elles ont survécu à toutes les précédentes extinctions) déjouent toutes les protections. Leur présence « massive et non prévisible » (selon EDF) a tout bouché.
« Non prévisible » ? Voilà qui ne rassure guère sur la clairvoyance des fier-e-s ingénieur-e-s d’EDF, qui projettent d’installer à Gravelines deux EPR de 1600 MWe chacun : la prolifération des méduses est annoncée et documentée de longue date par les scientifiques. Avec leurs consœurs de toutes les mers du monde, les méduses de Gravelines sont incontestablement les stars de l’été. Elles sont un condensé, un précipité, de tous les maux que notre espèce inflige au vivant, et s’inflige avant tout à elle-même.
En surpêchant les gros poissons prédateurs (thon, espadon, requin), qui raffolent de méduses, on leur épargne toute menace. Et en surpêchant les petits poissons (dont la sardine, la vraie, pas celle de Marseille), on leur octroie un monopole sur la consommation du zooplancton.
Pour croitre, les larves de méduses ont besoin d’un substrat sur lequel se fixer. Substrat que nous leur fournissons avec obligeance : les 10 millions de tonnes de déchets plastique qui s’accumulent chaque année dans les océans constituent de magnifiques pouponnières à méduses. Ces déchets leur permettent en outre, par leur dérive, de se disperser partout à la surface des mers. Et pour que la fête soit complète, le dérèglement climatique apporte aussi sa contribution : en favorisant les remontées d’eaux froides profondes (« upwelling »), il permet aux méduses de gagner la surface et de là, les côtes. Et en acidifiant les océans, il élimine des espèces concurrentes des méduses qui, elles, s’en foutent complètement.
Voilà que s’amorce un face-à-face vertigineux entre une espèce ultra-sophistiquée (la nôtre) et une autre qui semble proliférer, rustique, désespérante de simplicité, mais increvable et adaptable aux pires environnements que nous créons.
La sardine, elle, comme tous les poissons, est désormais réduite à de la figuration.

