L’actualité a parfois des courts-circuits saisissants : au moment où en France, dans un hémicycle vide, quelques députés tentaient de déchiffrer les intentions du gouvernement pour sa programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), un gigantesque pétage de plombs plongeait l’Espagne et le Portugal dans le noir et l’immobilité.
Des deux côtés des Pyrénées, les mêmes rengaines idéologiques, les mêmes diktats érigés par les droites extrêmes (pardon pour ce qui s’apparente chaque jour un peu plus à un pléonasme) vitrifient tout débat. Pour ces nostalgiques d’un âge d’or fantasmé, c’est le nucléaire ou rien. En France, ils prennent en otage le gouvernement et le menacent d’une censure au moindre manquement à la frénésie atomique. En Espagne, dont le mix électrique contient beaucoup plus de renouvelables, ils accusent les champs solaires et éoliens d’avoir provoqué la panne. Alors que tout démontre que la mise en défaut des centrales nucléaires a au contraire aggravé le chaos, et retardé le redémarrage en mobilisant pour leur sécurité les quelques mégawatts de secours envoyés notamment par la France.
Dans ce marasme de la raison, quelques enseignements de la panne ibérique passent sous les radars. D’abord, l’extrême vulnérabilité de nos sociétés vautrées dans une débauche technologique démesurée. Quoi de plus rageant, et de plus stupide, que de ne pouvoir entrer ou sortir de chez soi parce que la gâche est électrique ? Ensuite, les dangers liés à la privatisation des outils de production électrique : les actionnaires des centrales, qu’elles soient solaires, nucléaires, éoliennes ou à pédales, privilégieront toujours leurs intérêts économiques plutôt que la stabilité du réseau.
Le réseau, justement : c’est la troisième leçon de cet événement. Conçus à une époque où la production électrique était centralisée autour de quelques pôles de production de masse (thermiques ou nucléaires), les réseaux européens ne sont pas adaptés à une production dispersée, démultipliée sur tout le territoire, avec une circulation du courant qui n’est plus seulement « descendante » mais fonctionne dans tous les sens. Les ingénieurs de RTE et d’EDF ont parfaitement identifié le problème, depuis plusieurs années.
Les réseaux électriques européens sont aujourd’hui dans la situation du homard de Françoise Dolto (c’est ainsi qu’elle définissait l’adolescence) : ils ont perdu leur carapace d’avant (leur robustesse au mode de production des années 1980), mais n’ont pas encore leur nouvelle carapace (leur adaptation à la production multiforme et déconcentrée qui advient). Entre les deux ils se révèlent d’une vulnérabilité extrême.
Pour entrer dans l’âge adulte, tous les homards (électriques ou non) ont besoin de pouvoir s’appuyer sur des tuteurs fiables et responsables, pas sur un panier de crabes fanatisés…

