C’est à désespérer. Il y a plus de vingt ans que je m’astreins à pisser méthodiquement sous la douche, pour économiser l’eau d’une chasse, et la planète se réchauffe toujours. A se demander si un violon ne ferait pas aussi bien l’affaire…
Le pipi dans la douche est devenu le symbole -voire la caricature- de ces petits gestes du quotidien, ces « écogestes » dont ceux qui les pratiquent finissent par douter de l’efficacité. A quoi bon économiser 5 litres d’eau chaque jour, quand on continue à produire des logements dans lesquels on ne peut pas faire ses besoins autrement que dans de l’eau potable (ce qui donne toute sa force à la remarque d’Albert Einstein : « Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue ») ?
« L’énergie qu’on met à engueuler quelqu’un qui a acheté une bouteille en plastique, il vaudrait mieux la mettre dans la contestation des entreprises qui fabriquent le plastique », souligne dans un entretien à Reporterre la journaliste Mona Chollet. Difficile de lui donner tort, bien sûr, mais faut-il pour autant abandonner ces écogestes, cesser de circuler en tram ou à vélo plutôt qu’en voiture, en train plutôt qu’en avion, et préférer des bee-wraps au film alimentaire ? Sûrement pas, et pour plusieurs raisons.
D’abord, parce qu’ils font du bien à celles ou ceux qui les pratiquent, comme en convient Mona Chollet (« On les fait parce que c’est plus agréable de se sentir dans un rapport plus sain à son environnement. Après, il ne faut pas se faire d’illusion sur leur portée. S’il n’y a pas de régulation politique stricte, on n’y arrivera jamais »). Ensuite, par souci de crédibilité : comment exiger une régulation politique sans pratiquer soi-même ce que l’on souhaite étendre à toute la société ? Imagine-t-on des militant-e-s d’Extinction Rebellion se rendre en SUV à l’AG de Totalénergies pour exiger la fin des forages pétroliers ? Enfin, parce qu’il importe de démontrer que l’écologie n’est pas punitive, et que l’on vit aussi bien voire mieux en allant barboter à Palavas plutôt qu’à Tahiti, visiter Grenade plutôt que Mexico, et en privilégiant une alimentation moins carnée.
Ces bifurcations du quotidien sont une condition très largement insuffisante, mais absolument nécessaire, pour espérer contraindre à une réelle bifurcation collective les dirigeants des États développés et des multinationales qui, à chaque conférence mondiale, lorsqu’il est question d’investir dans une économie vertueuse pour la planète et ses occupants, sont systématiquement saisis d’une pressante envie d’aller… prendre une douche.

