Conservation du tigre en Inde : une vraie success-story ? (2 mn 30)

Photo © Andreas Breitling de Pixabay

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L’Inde se targue du succès de sa politique de conservation du tigre sauvage. Plusieurs scientifiques tempèrent en mettant en doute les chiffres avancés, et en dénonçant des conflits d’intérêt.

Il y a encore deux cents ans, des dizaines de milliers de tigres parcouraient l’Inde et 29 autres nations, des marais indonésiens à la taïga russe. Il y avait autrefois des sous-espèces balinaises, caspiennes et javanaises, toutes disparues aujourd’hui. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a estimé en 2014 que le monde ne compte plus que 2 200 à 3 200 tigres sauvages, partagés en 6 sous-espèces. Environ 93 % de l’aire de répartition historique du félin s’est vidée en raison de la perte d’habitat, du braconnage et de la disparition de ses proies. Face à ce constat, 13 pays ont annoncé en 2010 qu’ils allaient doubler les effectifs de leurs tigres dans la nature d’ici 2022. L’Inde est la nation qui peut se targuer de la plus belle réussite en la matière: environ deux tiers des tigres du monde vivent dans moins d’un quart de leur aire de répartition mondiale. En 2019, le pays a investi 3,5 milliards de roupies (49,4 millions de dollars) dans la conservation du tigre, y compris pour déplacer des villages en dehors des aires protégées et pour construire les plus grands passages souterrains pour animaux au monde, longs de 50 à 750 mètres, sous une autoroute. Le gouvernement indien s’est ainsi targué en juillet dernier d’avoir doublé le nombre de ses tigres, les faisant passer de 1 411 en 2006 à 2 967 aujourd’hui et atteignant ainsi son objectif annoncé en 2010. [ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5″ ihc_mb_template= »1″ ]

Toutefois, une récente publication du scientifique Indien Gayathri Vaidyanathan met en doute ces chiffres et remet en contexte ce qu’il considère comme une pseudo-réussite. Il cite ainsi Ullas Karanth, directeur du Centre for Wildlife Studies de Bengalore, qui s’interroge sur la méthodologie de comptage des tigres: selon lui, les données sont recueillies par des travailleurs mal formés qui ne savent pas comment faire des comptages précis. « Les protocoles de terrain sont profondément défectueux, dit Karanth. Lorsque je me suis promené avec des gardes forestiers dans une réserve en mai, ils m’ont dit qu’ils se sentaient poussés par les autorités locales à enregistrer les signes positifs des tigres et à ignorer les signes de perturbation humaine. »

L’analyse des données, en particulier le modèle d’étalonnage utilisé pour arriver à des chiffres pan-indiens, est un autre point de discorde. La description de la méthodologie et des modèles utilisés est « vague« , et les chiffres qui en résultent sont « plus incertains que ce qui est actuellement rapporté« , déclare Arjun Gopalaswamy, écologiste statistique et conseiller scientifique à la Wildlife Conservation Society de New York City, cité par Gayathri Vaidyanathan. Le résultat est qu’il y a peu de consensus sur la population de tigres de l’Inde et, plus important encore, sur la question de savoir si elle rebondit ou si elle est restée stable pendant de nombreuses années. Par ailleurs « les animaux sont de plus en plus isolés dans de petites réserves qui donnent la priorité au tourisme« , assène Vaidyanathan. Il existe aujourd’hui 50 réserves de tigres et environ la moitié sont bien gérées, d’après une évaluation du gouvernement. Mais elles sont petites – en moyenne moins de 1 500 kilomètres carrés – et ainsi défavorables pour les tigre solitaire: « Les tigres mâles du Bengale ont besoin d’un domaine vital d’environ 60-150 km2, tandis que les femelles utilisent environ 20 à 60 km2. Et les tigres ne partagent pas facilement, même avec leurs frères et sœurs ou leurs enfants. » Partout en Inde, les corridors forestiers dont les tigres ont besoin pour se déplacer se fragmentent rapidement. Si le développement des infrastructures dans les zones rurales se poursuit sans relâche, la diversité génétique des petites populations pourrait tomber en un siècle. Le gouvernement pourrait alors être obligé de déplacer des individus entre les réserves pour maintenir le flux génétique nécessaire à la santé d’une population. Un peu comme dans un zoo… La réduction de l’habitat des tigres a d’autres effets néfastes. Des suivis par télémétrie ont suggéré que les tigres hors réserve se déplacent quotidiennement sur de plus longues distances, peut-être pour éviter les humains et contourner les infrastructures. Par conséquent, ils ont besoin de 22 % plus de nourriture, dans une zone déjà appauvrie en proies sauvages par l’homme. Et parfois, les rencontres avec l’homme sont inévitables. Dans le centre de l’Inde, 21 tigres ont été tués par des villageois par électrocution, pièges ou empoisonnement depuis 2015. Inversement, rien qu’à Chandrapur, les tigres ont tué 24 personnes au cours des 4 dernières années.

Plusieurs scientifiques affirment enfin qu’il y a un conflit d’intérêts en Inde concernant la conservation du tigre: ce sont les gestionnaires gouvernementaux qui financent et supervisent les activités scientifiques et établissent des politiques concernant les réserves. Ils accorderaient ainsi plus facilement des permis de recherche aux scientifiques gérés par le gouvernement qu’aux scientifiques indépendants. Le gouvernement maintient une emprise serrée parce que le tigre est un symbole de fierté nationale, regrettent les chercheurs. Mais ce statut exalté – et l’augmentation des revenus de l’industrie du tourisme autour des safaris de tigre et des centres de villégiature de luxe – pourrait bien être aussi ce qui sauvera le tigre de l’extinction.

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